Ce hobbit était un hobbit fort bien nanti, et il s'appelait Bessac. Les Bessac habitaient les environs de la Colline de temps immémorial, et ils étaient vus comme des gens très respectables, non seulement parce que la plupart d'entre eux étaient riches, mais aussi parce qu'ils ne partaient jamais à l'aventure et ne faisaient jamais rien d'inattendu : on savait ce qu'un Bessac dirait de telle ou telle chose sans être obligé de lui poser la question. Cette histoire raconte comment un Bessac se trouva mêlé à une aventure, à faire et à dire des choses inattendues. Il a peut-être perdu le respect de ses voisins, mais il a gagné... enfin, vous verrez s'il a gagné quelque chose en fin de compte.
Nous pouvons entendre la voix du conteur : Tolkien s'est lancé dans la rédaction du Hobbit pour proposer une histoire à ses enfants. Cette aventure a donc toutes les caractéristiques de l'histoire du soir, contée avant de dormir. J'ai particulièrement apprécié les adresses directes au lecteur de la part du narrateur. Elles émaillent le récit et procurent un sentiment d'intimité et de familiarité. J'ai beaucoup de tendresse pour l'univers décrit par Tolkien : l'amour de Bilbo pour son logis, le thé qu'il donne à demeure tous les jours à quatre heures, la vaisselle bien rangée et le garde-manger bien riche. Ce dernier, embarqué malgré lui pour un long voyage, souffre sans cesse de la fatigue, de la faim et de la nostalgie du "chant de la bouilloire" et de l'odeur des œufs au bacon. Cela m'évoque quelque chose de très britannique. Dans Sa Majesté des Mouches de William Golding (que j'étudie aussi avec mes classes), le personnage de Ralph éprouve sans cesse la même nostalgie des habitudes domestiques.
Pour autant, le roman fait l'éloge du courage, de la loyauté et de la confrontation au monde. Il véhicule l'idée qu'il faut embrasser son destin, prendre sa place sur cette Terre. J'ai particulièrement apprécié les passages liés à la musique, à la complainte guerrière et historique : les chants ont toujours une grande importance chez Tolkien, ces derniers contiennent l'âme des peuples et leur mémoire.
Ils revinrent avec des violes aussi grandes qu'eux et la harpe de Thorin, enveloppée d'une étoffe verte. C'était une magnifique harpe dorée, et sitôt qu'il en pinça les cordes, la musique s'éleva tout autour, si soudaine et si belle que Bilbo en oublia tout le reste, emporté dans de sombres contrées sous d'étranges lunes, loin au-delà de l'Eau, et très loin de son petit trou de hobbit sous la Colline.
Bilbo Bessac est respectable par sa lignée paternelle, mais le roman insiste aussi sur le fait que sa mère est une "Touc", une famille connue pour ses excentricités ponctuelles et son lien avec Gandalf, le grand magicien. Il était donc prédestiné à vivre ces aventures. Comme dans le roman médiéval, le héros n'est pas toujours celui qu'on croit : ce sont souvent les petits et les exclus qui se révèlent essentiels. Par certains aspects, Bilbo me fait penser à la geste de Perceval.
"Ce serait une très mauvaise idée, dit le magicien, sans un puissant Guerrier, ou même un Héros. J'ai essayé d'en trouver un, mais les guerriers sont occupés à se battre entre eux dans de lointaines contrées ; et dans ce voisinage, les héros sont rares, ou simplement introuvables. Ici, les épées sont passablement émoussées, les haches servent à bûcher du bois, les boucliers font office de berceaux ou de cloches à dessert ; et les dragons demeurent assez loin pour qu'on ne s'en inquiète pas, si bien qu'on les croit légendaires".
Ce monde, c'est sans doute le nôtre : nous pensons que l'héroïsme a disparu dans les vieux romans et quelques jeux-vidéos dans lesquels il revêt toujours le même schéma et la même apparence. En réalité il ne tient qu'à nous de reprendre les armes : elles sont encore là.
Comme dans la culture chrétienne : le dragon est un symbole du Mal. Il représente le matérialisme, l'attention à l'objet et la destruction. Le roman développe une critique de l'avidité et de l'esprit bassement commercial. Ces traits sont représentés par Smaug mais aussi par le bourgmestre de la ville des Hommes du Lac. Ils connaîtront tous deux une triste fin.
Les dragons sont des voleurs d'or et de joyaux, vous le savez ; ils pillent tout ce qu'ils peuvent trouver, que ce soit chez les Hommes, les Elfes ou les Nains, et ils gardent jalousement leur trésor pour le restant de leurs jours (qui sont pratiquement infinis, à moins qu'on ne les tue), sans jamais profiter du moindre colifichet. En fait, ils peuvent à peine distinguer les belles œuvres des mauvaises, quoiqu'ils gardent généralement une bonne idée de leur valeur marchande ; et ils ne savent rien faire par eux-mêmes, pas même réparer une petite écaille qui se serait délogée de leur armure. Il y avait à cette époque, beaucoup de dragons dans le Nord, et l'or y devenait sans doute de plus en plus rare, vu la fuite des Nains vers le sud, les attaques dont ils étaient victimes, et le saccage et la destruction perpétrés par les dragons qui continuaient d'empirer. Il y avait là un ver particulièrement avide, très puissant et mauvais, appelé Smaug.
Le roman est extrêmement prenant et merveilleusement construit : il prend la forme d'un long voyage aller et retour, semé d'embûches, de rencontres (souvent à valeur allégorique) et de quelques erreurs de parcours. La narration n'est jamais exempte d'un humour bien senti et franchement drôle (on peut accorder cela aux Anglais). Le lecteur progresse de lieux hospitaliers en cavernes dangereuses et le narrateur rappelle combien la difficulté est essentielle pour donner toute sa profondeur à la vie et aux histoires qu'on en tire : "aussi étrange que cela puisse paraître, les bonnes choses et les jours agréables sont vite racontés, et ne suscitent pas grand intérêt ; tandis que les choses inconfortables, époustouflantes et même épouvantables font souvent de meilleurs récits, et sont de toute manière bien plus longs à détailler". Le roman fait l'éloge de la véritable noblesse ancienne, dans tous ses aspects. Les Nains sont attachés à leur lignée et fermement ancrés dans le sol, les Hommes construisent des cités et les Elfes sont attentifs à la beauté et à l'harmonie. Le portrait d'Elrond, le Seigneur elfe le montre bien :
Il avait la noblesse et la beauté d'un Seigneur elfe, la force d'un guerrier, la sagesse d'un magicien - vénérable comme un roi des Nains et aussi doux que l'été. Il apparaît dans bien des récits, mais son rôle dans l'aventure de Bilbo est limité, quoique déterminant, comme vous le constaterez si nous y arrivons un jour. Sa demeure était parfaite, que l'on préfère la bonne nourriture, la sieste, le travail, les histoires et les chants, ou simplement s'asseoir et réfléchir, ou même un peu de tout cela. Les choses maléfiques n'entraient pas dans cette vallée.
D'aucuns trouvent le monde de Tolkien stéréotypé voire manichéen. Je ne suis pas du tout d'accord, son univers est symbolique, d'une richesse insondable. Les personnages sont rarement absolument bons ou mauvais. Même les Aigles sont ambivalents ("les aigles ne sont pas de gentils petits oiseaux. Certains sont lâches et même cruels"). Les cartes fictives mettent en avant une frontière franche entre le monde "civilisé" et "la Sauvagerie". Cette délimitation s'appelle "la frontière de la Sauvagerie". Mais il existe évidemment des êtres civilisés de l'autre côté (comme Beorn le change-peau par exemple). Les créatures, même très négatives, représentent souvent des défauts humains, elles font partie de nous. C'est le cas des Gobelins :
Les Gobelins sont des créatures sanguinaires et malveillantes, au cœur mauvais. Ils ne font jamais de belles choses, mais ils peuvent en faire de très ingénieuses. Ils savent creuser des tunnels et en extraire les richesses autant que les Nains (sauf les plus habiles de ce peuple) lorsqu'ils s'en donnent la peine, bien qu'ils soient habituellement désordonnés et malpropres. Marteaux, haches, épées, poignard, pinces, pioches et instruments de torture : toutes ces choses, ils savent parfaitement les fabriquer, ou les font fabriquer par d'autres à l'identique - des prisonniers et des esclaves forcés à travailler jusqu'à ce que mort s'ensuive, privés d'air et de lumière. Il n'est pas improbable qu'ils aient inventé certains des engins qui, depuis, tourmentent le monde, en particulier ces ingénieux dispositifs destinés à tuer beaucoup de gens d'un seul coup, car ils ont toujours apprécié les roues, les moteurs et les explosions, et aussi le fait de ne pas se donner plus de peine qu'il n'en faut ; mais à cette époque et dans ces contrées sauvages, ils n'avaient pas autant progressé (comme on dit).
On peut lire en filigranes une critique de l'idée de progrès et une allusion à la bombe nucléaire et au développement de l'industrie militaire. Selon Tolkien, le progrès technique ne s'accompagne pas nécessairement d'un progrès moral : l'important n'est pas forcément de rechercher le progrès mais l'équilibre et l'harmonie.
La rencontre avec Gollum est un tournant de l'histoire : Bilbo est confronté à son intériorité, la symbolique du lac souterrain, du nocher et des yeux de la créature (qui font l'objet de nombreuses comparaisons dans le texte) présente tous les éléments d'une métamorphose. Les énigmes sont aussi un jeu ancestral, elles représentent l'initiation et la contemplation de la vérité. Il est d'ailleurs intéressant de constater que Bilbo ne triomphe pas à la loyale mais par une ruse. C'est aussi la chance qui le tire bien souvent d'affaire. Bilbo est choisi parce qu'il est un "cambrioleur" hors pair. Il faut savoir parfois s'écarter des règles et ne pas s'attacher à une imitation servile. L'anneau, si cher à l'univers de Tolkien, s'inscrit dans la mythologie ancienne de l'anneau de Gygès. Même si Bilbo a beaucoup de mérite personnel par son courage et son honnêteté, il ne tire jamais la victoire uniquement de lui-même : le soutien des autres et du sort sont toujours essentiels. C'est une des grandes leçons du roman, elle est exprimée par Gandalf à la fin du récit : "Pensez-vous réellement que toutes vos aventures et vos péripéties ont été dictées par la chance, uniquement dans votre intérêt ? Vous êtes quelqu'un de très bien, monsieur Bessac, et je vous aime beaucoup ; mais en réalité, vous n'êtes vraiment qu'un tout petit bonhomme dans un monde bien plus vaste !" Ce que Bilbo répond appartient à la légende, et je vous laisse le plaisir de le découvrir.
J'ai une tendresse infinie pour cet ouvrage et je pourrais sans doute en parler des heures. Il me suffit de dire que j'ai évidemment versé quelques larmes à la mort de Thorin, et surtout au moment de l'hommage qui lui est rendu par ses amis :
Puis ce fut l'heure de dire au revoir à ses amis. "Adieu, Balin ! dit-il ; et adieu Dwalin ; et adieu, Dori, Nori, Ori, Oin, Gloin, Bifur, Bofur et Bombur ! Puissent vos barbes ne jamais se dégarnir !" Et, se tournant vers la Montagne, il ajouta : "Adieu, Thorin Lécudechesne ! Et Fili et Kili ! Puisse votre souvenir ne jamais s'estomper !" Alors les Nains s'inclinèrent profondément devant la Porte, mais leurs gorges se serrèrent et les mots ne vinrent pas.
Ce n'est pas l'or qui rend heureux : Bilbo n'en emporte que très peu et lorsqu'il rentre, ses biens sont vendus aux enchères car tout le monde le croit mort. Il faut simplement le nécessaire pour vivre confortablement. L'amitié est la plus grande de toutes les richesses et elle est éternelle.
- Le Seigneur des Anneaux
- Le Silmarillion
- Contes perdus
- Le Monde de Narnia de Clive Staples Lewis
- La Source au bout du monde de William Morris
- Sa Majesté des Mouches de William Golding







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