jeudi 15 décembre 2016

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson

Critique de Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson


Résumé :
Quatrième de couverture : Il m'aura fallu courir le monde et tomber d'un toit pour saisir que je disposais là, sous mes yeux, dans un pays si proche dont j'ignorais les replis, d'un réseau de chemins campagnards ouverts sur le mystère, baignés de pur silence, miraculeusement vides.
La vie me laissait une chance, il était donc grand temps de traverser la France à pieds sur mes chemins noirs.
Là, personne ne vous indique comment vous tenir, ni quoi penser, ni même la direction à prendre.
Écrivain-voyageur, Sylvain Tesson a sillonné la Sibérie, chevauché dans les steppes et campé sur les bords du lac Baïkal. Mais c'est un récit de voyage d'un autre genre qu'il raconte dans Sur les chemins noirs. Alors qu'il fêtait la publication prochaine d'un de ses livres, il fait une chute de près de dix mètres en escaladant la façade d'une maison. Après une dizaine de jours passée dans le coma, il débute une longue période de rémission à l'hôpital mais conserve de graves séquelles de cet accident. Etant encore alité, il se promet de réaliser un tour de France dès qu'il pourra marcher librement à nouveau. Il remarque, avec beaucoup d'ironie, que bien qu'il connaisse la Sibérie et même l'Himalaya, la France et ses régions ne lui sont pas familières. Il décide alors d'aller à la découverte de son propre pays dans le cadre d'un périple intime, par ce qu'il appelle "ses chemins noirs", c'est-à-dire les petits chemins des zones hyper-rurales, tout juste répertoriés sur les cartes de l'IGN au 25 000e. Du Mercantour jusqu'au Cotentin, il traverse le pays par la diagonale du fou, privilégiant les espaces solitaires, et livre au lecteur, pas à pas, ses impressions de voyage.



Mon avis :
Le titre, Sur les chemins noirs, peut aisément être lu dans un sens métaphorique. Les chemins noirs, ce sont les voies intimes que l'on peut parcourir lorsqu'on s'aventure sur les terres de l'introspection. Mais l'expression a un sens tout à fait concret et qui, paradoxalement, peut s'avérer plus délicat à saisir. Les chemins noirs ce sont aussi ces petits traits noirs qui innervent les cartes, ils notent les sentiers ruraux qui ne sont plus guère fréquentés, les chemins des chèvres et ceux des paysans. J'ai immédiatement été intriguée par ce titre énigmatique et poétique. Sylvain Tesson l'explicite d'ailleurs à plusieurs reprises dans le cadre de passages travaillés :
Les chemins noirs dont je tissais la lisse avaient cette haute responsabilité de dessiner la cartographie du temps perdu. Ils avaient été abandonnés parce qu'ils étaient trop antiques. Ce n'était plus considéré comme une vertu.



Malgré quelques souvenirs de randonnées en Lozère ou dans les Pyrénées, je me suis tout à fait reconnue dans le constat de Sylvain Tesson : je n'ai pas tellement eu l'occasion de visiter la France rurale. Ce récit de voyage m'a permis de me plonger dans cet univers particulier. L'auteur parvient très bien à retranscrire des ambiances de voyage sur le vif. Je pense notamment aux descriptions de l'atmosphère humide et brumeuse des champs à l'aube ou encore du crépuscule qui tombe. Dès le premier jour de voyage, Sylvain Tesson nous livre le petit tableau d'une impression : "C'était mon premier jour de marche [...]. Je montai à pas faibles vers le col. Des graminées blondes balayaient l'air du soir. Ces révérences étaient une première vision d'amitié, de beauté pure". Parfois, l'auteur utilise un style lapidaire, des phrases nominales qui sont comme des regards jetés, à chaque pas, sur le paysage :
L'air était fou et arrogant. Le vent distribuait ses gifles dans les herbes, décoiffait les cheveux blonds et affolait le ciel. Les monts du Cantal fermaient le paysage en une longue sinusoïdale. Eux étaient stables. Sorti de l'obscurité neurologique, je me sentais vivant parce que j'étais en route. Un sentiment d'une pureté parfaite.
Cette plongée dans la France rurale m'a évoqué certains passages de La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq que j'ai beaucoup aimé, même si le ton est radicalement différent. Le personnage principal, l'artiste Jed Martin photographie des cartes routières et principalement des cartes d'espaces ruraux. Sylvain Tesson parvient à provoquer un vif intérêt pour cette France rurale qu'il transforme en une sorte de mythe. Ainsi, des figures de paysans, de bergers, de tenanciers d'auberge traversent parfois le récit. Ils s'inscrivent très brièvement dans le texte mais toujours à l'occasion de portraits touchants. J'ai été particulièrement marquée par la vieille dame du lavoir qui exprime sa nostalgie en ces termes : "J'allais autrefois battre le linge avec les autres femmes mais il y a des machines à  présent. Je retourne presque tous les jours au lavoir pour voir mes souvenirs couler". L'auteur apprend à remettre en cause le dogme moderne du progrès :
Je n'aurais plus honte désormais de m'avouer nostalgique de ce que je n'avais pas connu. Je me savais un goût pour l'odeur du tanin, les faces rouges et les longues tables de bois sous la charpente des granges. J'aimais la substance des choses, la musique des objets, la promesse des soirées piquées de lampions. Et ce chant-là du monde, je ne l'entendais pas dans les corridors. Était-il malséant d'établir une hiérarchie entre les choses? De préférer la France de Roupnel - fût-elle fantasmée - aux alignements des maisons mortes?
 Les réflexions sur les effets de la mondialisation, la mort de la France rurale et la désertification des campagnes m'a touché. On peut lire en creux dans ce récit de voyage, un éloge de la vie simple, du quotidien réglé mais plein de sens des paysans. Le parisien qu'est Sylvain Tesson semble très souvent en décalage, d'ailleurs, il ne réalise pas ce voyage entièrement seul mais il est périodiquement rejoint par des amis, ou encore sa sœur. En se saisissant d'exemples très différents : un couple de vieux normands, les Solitaires de Port-Royal ou encore le chevalier Des Touches, l'auteur-voyageur semble s'interroger sur la manière de mener sa vie. Son accident semble avec ouvert une béance dans le sens qu'il donnait à son existence, à son quotidien. Il ne s'agit plus de s'échapper sans cesse dans des voyages lointains, mais de chercher à vivre hic et nunc à sa juste mesure. C'est comme s'il avait finalement compris cette affirmation de Montaigne dans les Essais (III, 2) "Le prix de l'âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonément" :
 Ils me racontèrent les batailles qui déchirèrent la Normandie après le débarquement, les contre-offensives de Mortain, de Falaise, dont ils se souvenaient, et le bon déroulement de leur vie paisible et réglée. Celle que je n'arrivais pas à organiser car les jours filaient sans que je parvienne à triompher de la panique.
Le genre même du texte : un récit de voyage qui semble être écrit au fil du chemin, au jour le jour, fait que le ton demeure léger en toute circonstance. Le lecteur ne s'empèse pas dans les sujets difficiles ou les constats pessimistes. La narration passe d'une chose à l'autre avec légèreté, les transitions sont naturelles. Le texte est parsemé de petites phrases ouvragées et poétiques, en voici quelques-unes : "le passé n'a pas d'écho", "ces vestiges rehaussaient la solennité de l'ombre", "les lisières sont des remparts entre les empires" ou encore "l'effort, depuis le Mercantour, faisait office de rabot, ponçait mes échardes intérieures".
Certaines réflexions ont fait écho en moi. J'ai évidemment souri en voyant la référence à Port-Royal que je ne peux m'empêcher de citer ("Port-Royal était la façon la plus noble et la plus accomplie de prendre congé"), en effet, je travaille sur les écrits du monastère dans mes études en recherche sur la littérature du XVIIe siècle. Mais j'ai également apprécié ce que Sylvain Tesson remarque sur les écrans, qui sont comme un barrage ou un miroir déformant entre nous et la réalité. Certaines observations m'ont vraiment parlé, et je me suis reconnue dans cette conception du monde. C'est le cas du passage sur le respect des racines catholiques de la France, visibles dans les campagnes avec la multitude de clochers, de croix et de statues de la Vierge Marie :
Si j'affectionnais ces ferblanteries de la foi, ce n'était pas tellement que je crusse dans la fable morose d'un Dieu unique, ni que je regrettasse le pouvoir des curés. Mais je n'aimais pas qu'on s'en prenne à ce qui était debout. En outre, parmi tous les symboles inventés par l'homme pour illustrer ses contes, je ne trouvais pas que la croix et les Vierges des grands chemins fussent les pires. Il ne fallait pas s'échiner à déraciner les choses si l'on n'avait rien à replanter à la place.
J'aime cette capacité d'ouverture, ce respect contre une conception de plus en plus fermée de la laïcité. Même si le récit s'ancre dans un voyage à pied à travers la France rurale, le texte n'apparaît pas comme coupé du monde. Des sujets d'actualité émergent parfois en toile de fond au fil d'une remarque. Alors certes, comme ils ne sont abordés qu'en passant, les réflexions sont parfois simplistes notamment en ce qui concerne l'Etat islamique et les départs en Syrie, sujet qui est évoqué à plusieurs reprises : "La moindre brosse à dents faisait le tour du monde, les petits Normands partaient au djihad pour poster des vidéos sur YouTube".
Les références littéraires ou artistiques sont nombreuses et souvent très fines. Il écrit par exemple à propos de Jean Giono : "La Provence m'était une duègne cruelle. Qu'avait-elle à voir avec les représentations azuréennes que les Américains de tout à l'heure poursuivaient au guidon de leurs bicyclettes ? S'ils avaient lu Giono, il ne seraient pas venus". En effet, Giono dans ses premiers récits, peignait une nature lyrique qui n'était pas précisément située géographiquement. C'est le cas dans Le Chant du monde ou Colline. Pour autant, dans le cycle de ses "Chroniques romanesques", il peint bien davantage la vie des villages de Provence, mesquine et triste, les affaires des villageois : la rumeur, l'envie et la jalousie ou encore l'ennui. C'est le Giono désillusionné des années 1950. Sylvain Tesson cite à plusieurs reprises un ouvrage de Barbey d'Aurevilly : Le Chevalier Des Touches. Je ne connaissais pas ce texte qui traite des aventures d'un chouan. L'auteur en dit ceci :
Sur le bord des havres, des franges de roseaux masquaient l'horizon. C'était une végétation d'embuscades. Barbey d'Aurevilly dans son Chevalier Des Touches avait campé les épisodes de la résistance antirévolutionnaire derrrière ces rideaux "de buissons et de haies". Les réfractaires du Coeur Sacré se battaient pour le roi, masqués par les ajoncs.
Je n'ai lu de Barbey d'Aurevilly que les Diaboliques, mais étant très intéressée par la chouannerie, je me suis immédiatement plongée dans le Chevalier Des Touches une fois la lecture de l'ouvrage de Sylvain Tesson achevée. Je prise beaucoup ces textes qui donnent au lecteur un élan vers d'autres écrits. D'ailleurs, Sur les chemins noirs n'est pas uniquement un récit de voyage. C'est aussi une réflexion sur la manière de décrire une expérience, de la transformer en texte littéraire. Il jette ainsi un regard ironique sur l'écriture protocolaire et administrative en parlant du rapport sur l'hyper-ruralité : "Parmi la batterie de mesures du rapport on lisait des choses comme le droit à la pérennistation des expérimentations efficientes et l'impératif de moderniser la péréquation et de stimuler de nouvelles alliances contractuelles. Quelle était cette langue étrangère ? De quoi les auteurs de phrases pareilles nourissaient-ils leurs vies ?" Par le biais de la lecture, l'auteur invite chaque lecteur à harpenter lui-même ses chemins noirs. Il s'agit d'atteindre à l'universel par une expérience éminemment particulière et intime. Il écrit :
Leur lecture [la lecture des Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre] m'avait appris qu'on pouvait s'ouvrir au monde dans le secret d'un jardin, fonder un système de pensée en regardant les herbes, passer à la postérité protégé de la rumeur du monde et développer une philosophie totalisante qui ne propulsait pas l'homme au sommet de toute considération. Un insecte est une clef, digne de la plus noble joaillerie, pour ouvrir les mytères du vivant.
Il écrit également ailleurs dans son texte, synthétisant cette vision : "D'une connaissance parcellaire, on accède à l'universel". J'ai lu Sur les chemins noirs en parallèle d'autres lectures, c'était un bon moyen de s'évader sans pour autant choisir une lecture légère qui s'oublie vite. Il y a une grande leçon à retenir de ce texte, celle de vivre à sa mesure et de savoir goûter les chances qui nous sont données. Alors forcément, ce n'est pas l'ouvrage de l'année pour moi, mais c'était une très belle promenade !



La Kube, box littéraire :
J'ai lu cet ouvrage grâce à La Kube, une box littéraire créée par des libraires indépendants. Chaque mois, la Kube vous propose de recevoir un livre choisi sur mesure par un libraire. Outre le livre, la box propose chaque mois du thé et des accessoires littéraires. Un éditeur est également mis en avant dans chaque box.
J'ai souscrit pour la box d'octobre 2016 et j'ai apprécié le choix de la libraire Margaux de la librairie Passion Culture à Orléans. J'ai rempli le questionnaire pour expliquer mes goûts de lecture et par rapport aux champs renseignés, je trouve qu'elle n'a pas cédé à la facilité mais que son choix était très audacieux. La Kube a donc tenu sa promesse : me pemettre de faire une belle découverte en dehors de ce que je lis habituellement. Je retenterai certainement l'expérience ponctuellement.
C'est en tout cas une initiative à suivre de près!


Du même auteur :
  • Une vie à coucher dehors
  • Dans les forêts de Sibérie
  • S'abandonner à vivre
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  • Le Chevalier Des Touches de Barbey d'Aurevilly
  • La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq
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