lundi 22 février 2016

La Marche de Radetzky de Joseph Roth

Critique de La Marche de Radetzky de Joseph Roth

Résumé :
Quatrième de couverture  : Sur le champ de bataille de Solferino, le sous-lieutenant von Trotta sauve la vie de l'empereur d'Autriche. Cet acte lui vaut d'être anobli. Arrachés à leur condition de paysans slovènes, les membres de la famille von Trotta voient leur destin bouleversé. Sur trois générations, l'auguste faveur se transforme en une malédiction irrémédiable... Un requiem sur la chute de la monarchie austro-hongroise.
Cette fresque sur trois générations débute à partir de la prouesse du grand-père Trotta, alors dans l'infanterie, qui préserve de justesse et en mettant en danger sa propre vie l'existence du jeune empereur. Ce haut fait d'armes est largement relayé comme un exploit de bravoure et vaut à son auteur d'être décoré de la plus haute distinction militaire, l'ordre de Marie-Thérèse. Par ailleurs le jeune sous-lieutenant Trotta entre dans la noblesse et prend pour nom "Joseph Trotta von Sipolje", plus tard il recevra même le titre de baron. Ses origines slovènes transparaissent encore dans la mention de "Sipolje" mais un fossé tacite s'est creusé entre lui et ses ancêtres. Sa descendance va alors amorcer un lent déclin. Le jeune empereur traverse le roman jusqu'à atteindre une vieillesse avancée, il semble être le symbole de l'Empire austro-hongrois tout entier qui se délite année après année. Ces deux échelles, celle de l'Empire et celle de la famille Trotta, marquent deux itinéraires parallèles qui se figurent l'un l'autre. Et c'est aussi la faillite d'une vision du monde, d'un rêve où des contrées de langues, de religions et d'ethnies différentes pourraient cohabiter sous une même bannière patriotique et identitaire.

Mon avis :
Le titre de ce roman renvoie directement à celui d'une pièce musicale, une marche militaire signée Johann Strauss père qui rend hommage à Joseph Radetzky von Radetz vainqueur d'une bataille contre les Piémontais. Le roman de Joseph Roth quant à lui s'ouvre sur une défaite, celle de la bataille de Solferino, ce qui contribue à le présenter comme une contre Marche de Radetzky. Cette défaite militaire qui matérialise le début de la désagrégation lente de l'Empire lance également le court moment d'apogée puis le déclin des Trotta. L'exploit du grand-père n'est que substantiellement décrit. D'emblée l'attention est portée sur les répercussions familiales et sociales de l'anoblissement et de la montée en grade qui en résulte. Une fracture s'est ouverte entre lui et son père : "Son père était séparé de lui par une montagne de grades militaires". Le texte file la métaphore de la métamorphose : "Le capitaine Trotta avait été séparé de sa longue lignée d'ancêtres slaves. Une race nouvelle commençait avec lui". Pour autant, il ne peut s'agir que d'un leurre. Le sang ne ment pas : "Il était aussi simple et irréprochable que ses états de service et seule la colère qu'il prenait quelquefois aurait pu avertir un psychologue que l'âme du capitaine Trotta recelait aussi ces abîmes obscurs où dorment les tempêtes et les voix d'ancêtres anonymes". Le premier épisode dysphorique intervient lorsque le capitaine Trotta ouvre le livre d'histoire de son fils. Sa bravoure y est contée comme une légende le transformant en cavalier intrépide tout droit sortie d'une épopée chevaleresque. Son sang rustique ancré dans la vérité brute s'insurge et il demande la révision de ce texte. On lui réplique sur un ton paternaliste qu'il faut arranger la vérité pour instruire les enfants. Le lecteur devine que ces enfants désignent aussi toute la population de l'Empire : il convient de leur transmettre une image d’Épinal fantasmée de cette entité imaginaire pour faire naître un sentiment d'unité patriotique. Dès cet instant, le héros de  Solferino cesse d'adhérer à cette idéologie : "Il avait été chassé de ce paradis qu'était sa foi rudimentaire en l'Empereur, la vertu, la vérité et le droit. Prisonnier du mutisme, il découvrait que la ruse fonde la pérennité du monde, la force des lois et l'éclat des majestés". Cette prise de distance essentielle engage ce dernier à retourner à un mode de vie proche de ses ancêtres, même s'il ne pourra jamais revenir à sa condition première. L'histoire du capitaine Trotta est brève dans le roman même si elle revient souvent par la suite sous la forme de réminiscences. Sa vie fait figure de mythe des origines, il est le premier homme, un Adam chassé du paradis terrestre selon une image développée dans le roman. Du même coup, le roman s'attache au fils et au petit-fils qui consomment la faute originelle et en illustrent les conséquences.
Le roman déroule son histoire sur trois générations, celle du grand-père, du père et du fils. Les femmes sont très nettement absentes ou en marge. Elles correspondent presque systématiquement à des stéréotypes : la tentatrice ou encore la mère absente et désirée. Peu d'enfants également, la jeunesse du père et du fils est bien évidemment décrite mais d'emblée ils sont présentés comme des petits adultes s'efforçant d'entrer le plus rapidement possible dans le plan qui a été arrêté pour eux. Ils sont condamnés à revivre sans trêve l'acte originel qui prend un caractère parodique nettement accusé de génération en génération car "quand on était un Trotta, on sauvait sans interruption la vie de l'Empereur". La présence de l'Empereur dans le texte est tutélaire, surplombante. L'omniprésence de portraits semble porter témoignage de son don d'ubiquité. La scène du sauvetage de l'Empereur est parodiée en une reprise burlesque où le petit-fils retire un portrait d'un bordel : "Il prit le cadre, fendit le dos de papier noir et sortit le portrait. Il le plia en deux, le replia encore une fois et le fourra dans sa poche." Pour autant les portraits semblent se détériorer au fil du roman, devenant de moins en moins précis, plus impressionnistes : "le tableau se dissociait en cent petites tâches de lumière et mouchetures huileuses, la bouche était un trait rose pâle et les yeux semblaient deux noires paillettes de charbon". La figure de l'Empereur est attachante en ce qu'elle se partage entre deux visages. Il y a le visage public à la fois austère et bienveillant et le visage privé romantique, méditatif et mélancolique. Extrêmement conscient de son rôle et de la tenue qu'il impose, le lecteur le sent souvent nostalgique de son humanité plus spontanée d'autrefois : "Une seule fois [...] il avait vu une vraie puce vivante dans son lit, mais il n'en avait rien dit à personne. Car il était l'Empereur et l'Empereur ne parle pas d'insectes". Ce passage montre bien l'importance du hiatus entre ses deux personnalités :
Un jour, il avait lu un livre sur lui-même où se trouvait cette phrase : "François-Joseph Ier n'est pas un romantique". "Ils disent de moi que je ne suis pas un romantique, songeait le vieillard, pourtant j'aime les feux de bivouac." Il aurait voulu être simple lieutenant et jeune.
Le système de frise sur trois générations permet aussi de fournir au lecteur une interprétation symbolique. Le grand-père, auteur malgré lui de la fissure originelle est celui qui s'est astreint à rester loin de toutes les compromissions. Le père, lui, conscient de la nécessité de bâtir un modèle nouveau est la figure du juste-milieu. Il demeure attaché à l'idéologie de l'Empire et a une conscience très nette de ses devoirs et de la mise qu'il faut avoir en société. Pour autant il ne fait pas de carrière militaire. Le fils quant à lui est celui qui consomme la chute par un comportement déréglé ou encore une conscience insuffisante du maintien social et des rôles de chacun. Il se compromet et oblige les autres (et notamment son père) à se compromettre à leur tour pour éviter sa disgrâce (et pas conséquent celle de son nom). Le point de bascule se situe peut-être lors de l'épisode de l'affaire Demant. Demant, un médecin de l'armée est un jeune homme juif droit et attentif aux autres. Il ne s'épanouit pas dans l'armée et fait la connaissance du petit-fils du héros de Solferino avec lequel il se lie d'amitié. Un jeu de séduction semble exister tacitement entre la femme du docteur Demant et le petit-fils Trotta. Un jour, le capitaine Tattenbach glisse à ce sujet une allusion insultante. L'affaire, selon le code d'honneur, ne peut se régler qu'en duel. Ce sera le docteur Demant contre Tattenbach. On remarque que von Trotta, pourtant l'objet intime de la querelle, n'est pas appelé à se battre en duel comme on pourrait naturellement s'y attendre. C'est le personnage-même du anti-héros, un double parodique de son grand-père.
Certains passages sont très réussis, notamment le bal chez Chojnicki où on apprend la mort du prince héritier à Sarajevo ce qui déchaîne les débordements nationalistes et délie les langues en révélant l'unité fissurée de l'Empire. Une contre Marche de Radetzky se fait alors entendre entourée d'une ronde de fous : "Dans les deux grandes salles où l'on avait dansé jusqu'à présent, les deux musiques militaires, dirigées par leurs chefs souriants, écarlates, jouaient la marche funèbre de Chopin, tandis que quelques invités tournaient tout autour, en cercle, au rythme de la marche funèbre, des serpentins bariolés et des étoiles de coriandre sur les épaules et sur les cheveux". J'ai particulièrement apprécié également le passage du duel et toutes les scènes où le père a une large part notamment lorsqu'il va solliciter l'aide de l'Empereur pour réhabiliter son fils. Le portrait du père est alors très fin et sensible et j'ai trouvé qu'il sonnait très juste et qu'il pouvait constituer à lui seul la leçon du livre. C'est le personnage qui m'a émue le plus avec l'ordonnance Onufrij, paysan magistral chez qui toutes les grandes valeurs humaines semblent être des composées de sa nature profonde. Il donne lieu à belle réflexion sur la littérature : "Il n'était pas assez expérimenté, le sous-lieutenant Trotta, pour savoir qu'il existe aussi, dans la réalité, de jeunes paysans mal dégrossis au noble cœur et qu'on raconte dans de mauvais livres beaucoup de choses vraies empruntées à la vie du monde, qui sont seulement mal copiées".
Cet ouvrage propose une peinture fine de la chute de l'Empire austro-hongrois. Cette peinture est d'autant plus touchante qu'on perçoit l'adhésion de l'auteur au système politique, religieux et social proposé par l'Empire. Les constats de dissolutions sont bien souvent teintés de mélancolie : "Il voyait le grand soleil des Habsbourg descendre, fracassé, dans l'infini où s'élaborent les mondes se dissocier en plusieurs petits globes solaires qui avaient à éclairer, en tant qu'astres indépendants, des nations indépendantes...". Cette phrase en elle-même pourrait résumer le sort de l'Empire. Pour autant, cet état de fait est forgé de plusieurs trajectoires convergentes. Il y a effectivement l'éveil des nationalismes, mais également un rejet des juifs de plus en plus marginalisés à la frontière. On le sait, l'auteur Joseph Roth a souvent renié sa judéité qui ouvrait pour lui de grands questionnements identitaires. Dans le texte, les juifs sont présentés sous deux aspects. Le père du docteur Demant apparaît souvent, il est sans cesse décrit à l'image des premiers patriarches dans l'Ancien Testament : "Il passait son samedi penché sur de grands livres pieux. Sa barbe argentée recouvrait la moitié inférieure des pages imprimées en noir". Les juifs de la frontière où est muté le petit-fils Trotta après l'affaire du duel sont dépeints sous un jour plus ambigu. Bien que miséreux, ils correspondent au stéréotype du juif marchand. On a déjà noté l'adhésion de l'auteur à ce modèle, sensible par plusieurs aspects du texte, elle peut s'expliquer en partie par sa judéité. Les Trotta (nom dans lequel on entend le patronyme de l'auteur Roth) sont d'origine slovènes, ils sont donc marginaux et rappellent le statut des juifs. C'est d'autant plus prégnant si l'on sait que "slovène" était un nom de code pour parler des juifs. Le modèle de l'Empire austro-hongrois offrait aux juifs une patrie et une sécurité pour pratiquer leur religion et préserver leur communauté. La montée des nationalismes les menace en premier lieu. Ainsi, si Joseph Roth adhère aux idées de l'Empire, malgré sa judéité problématique voire niée, c'est aussi pour l'idéologie inclusive et les valeurs de tolérance qu'il propose et préserve.
Ce roman n'est pas de nature à changer votre vision de monde, ou à vous offrir d'infléchir le regard que vous portez sur la vie. Pour autant il propose un portrait sensible et subtil à plusieurs égards de la chute de l'Empire austro-hongrois. Bien que l'auteur soit lucide sur les failles et les mensonges d'un tel système se basant sur une image usurpée de lui-même, une nostalgie n'en demeure pas moins présente et s'épanche lorsqu'il s'agit de faire le constat amer de sa disparition annoncée.


Du même auteur :
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  • La Crypte des capucins
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7 commentaires:

  1. Je ne connaissais pas cet auteur mais le titre m'interpelle et ton avis me donne énormément envie, d'autant plus que c'est une période et un Empire que je trouve assez fascinant. Du coup, je l'ajoute à ma liste d'envies.
    Merci pour cette belle chronique :)

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    1. Pas de quoi! Merci pour ton retour :) Par ailleurs, cet ouvrage est au programme de l'agrégation de lettres cette année (dans le cadre de la première question de littérature comparée, "roman de la fin d'un monde" avec *Le Guépard* de Tomasi di Lampedusa et *Le Temps Retrouvé* de Proust), c'est donc une valeur sûre! Bonne lecture :)

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  2. belle chronique ! je suis en train de le lire et j'y prend un très grand plaisir

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  3. J'étais tombé sur ce livre à l'oral de l'agrégation 2015... un mauvais souvenir, j'ai dû avoir 8/20 :(

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    1. Je l'ai travaillé pour l'agrégation également, je suis allée aux oraux à la session 2016 et je suis tombée sur Lawrence Durrell, que je redoutais. Finalement, j'ai eu une bonne note. Mais j'ai échoué au concours, je le retente cette année. 8/20 ce n'est pas un échec, c'est plutôt la moyenne :)

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  4. Très belle analyse, sensible et attentive. Je vous en remercie.
    L'écriture de Roth, aussi, m'a souvent séduite. Descriptions de la nature -le concert d'oiseaux lors de la mort du vieux Jacques...-, évocations musicales, jeu sur les couleurs omniprésentes...

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  5. Très belle analyse, sensible et attentive. Je vous en remercie.
    L'écriture de Roth, aussi, m'a souvent séduite. Descriptions de la nature -le concert d'oiseaux lors de la mort du vieux Jacques...-, évocations musicales, jeu sur les couleurs omniprésentes...

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