Ni grande ni petite, des cheveux ni longs ni courts, une peau jaunâtre qui desquamait, des paupières lourdes, des pommettes un peu saillantes et une tenue aux couleurs ternes qui semblait dénoter un souci de fuir toute marque d'originalité. Chaussée de souliers noirs du modèle le plus simple, elle s'était approchée de la table où je l'attendais, d'un pas qui n'était ni rapide ni lent, ni énergique ni indolent. Si je l'avais épousée, bien qu'elle fût dépourvue de tout charme remarquable, c'était parce qu'elle n'avait pas non plus de défaut notable.
Yōnghye est définie par son absence de caractère. Ce n'est pas elle qui a été choisie, c'est le moule dans lequel elle s'est coulée, ou plus précisément dans lequel on l'a coulée. Elle ne requiert aucune attention, ne demande aucune justification et remplit à la perfection son rôle d'épouse. Son mari ne nous dit pas grand chose d'elle sinon qu'elle est originale en deux points. D'abord, son passe-temps favori est la lecture d'ouvrages ennuyeux, ensuite elle ne met jamais de soutien-gorge (voilà sans doute les prémisses de la métaphore végétale car les mamelons sont souvent décrits comme des bourgeons de fleurs).
Ce qui déclenche le récit du mari, c'est donc un événement extraordinaire au sens fort : un soir, il surprend sa femme agenouillée devant le réfrigérateur. Elle jette tous les produits d'origine animale qu'il contient et confirme être devenue végétarienne en raison d'un rêve. Ces rêves sont intercalés dans le récit en caractères italiques, ils semblent symboliques et très énigmatiques. Le lien qui les unit au choix de devenir végétarienne n'est d'ailleurs pas très clair. La première partie décline toutes les conséquences de ce choix : elle ne cuisine plus de viande pour son mari, refuse d'adapter son régime alimentaire au cours des repas d'entreprise et au sein de sa famille. Ce changement brutal et inexpliqué va être considéré par tous comme une marque d'obstination. Son inflexibilité va être interprétée comme un refus de se plier aux conventions sociales les plus simples et les moins contraignantes ce qui va engendrer un déploiement de violence en crescendo.
La seconde partie fait intervenir un autre narrateur : le mari de sa sœur, son beau-frère. Je vais dévoiler ici quelques éléments de l'intrigue. La partie centrale est organisée autour de l'érotisation d'une particularité physique de Yōnghye : elle a gardé jusqu'à l'âge adulte sa tache mongolique (une tache de naissance fréquente des peuples asiatiques et africains qui disparaît lorsque l'enfant grandit). Le beau-frère étant artiste, il est progressivement fasciné par le comportement et le caractère de la végétarienne. Il imagine une performance artistique dans laquelle Yōnghye et un homme, le corps décoré par des fleurs peintes, feraient l'amour. Cette partie du texte est très fortement esthétisée mais je m'attendais à une écriture plus poétique, encore plus dénuée de références sexuelles triviales. Il est toujours délicat de juger par le prisme d'une traduction mais pour que le décrochage soit encore plus évident avec la première partie, j'aurais apprécié lire une prose poétique avec un véritable parti-pris stylistique. Au lieu de cela, cette partie était pour moi relativement interminable. C'est tout de même l'occasion de préciser un peu la trajectoire de Yōnghye : son changement de régime alimentaire est lié à une recomposition corporelle. Elle souhaite se végétaliser, devenir une plante.
La dernière partie fait entendre la voix d'Inhye, sa sœur. Elle a découvert la performance artistique enregistrée et la révélation de ce qui est perçu comme un adultère détruit la famille. Le mari de Yōnghye est complètement évacué du récit et décide de divorcer. Le mari d'Inhye est également parti. Le récit met de côté quasiment tous les personnages pour ne se centrer que sur la relation des deux sœurs (Chiu, le fils d'Inhye fait quelques apparitions ponctuelles). Yōnghye est internée pour schizophrénie et anorexie mentale et sa sœur est le dernier membre de la famille à lui rendre visite et à s'occuper d'elle. Cette ultime partie a regagné un peu de mon intérêt car j'ai apprécié le traitement des deux espaces : la maison d'Inhye, son quotidien et ses réflexions sur sa vie et l'hôpital psychiatrique dans lequel Yōnghye est en train de mourir de faim. Le texte, conformément au genre fantastique, ménage un doute : sommes-nous confrontés à un événement surnaturel avec la métamorphose d'une femme en végétal ou bien est-ce simplement le développement d'une névrose dont l'un des symptômes est l'anorexie mentale ?
Cette partie révèle l'une des clés du récit : Inhye elle aussi est victime des conventions sociales et a échappé de peu à la folie. Son fils, Chiu, fait aussi des rêves comme s'il existait une contagion silencieuse dans cette famille. Ce n'est jamais explicitement dit, mais il n'est sans doute pas innocent que le roman se termine par la voix d'une femme. Han Kang critique le poids des conventions sociales qui pèsent sur les femmes dans la société coréenne : leurs maris, leurs tenues, et même leurs corps (Inhye a eu recours à de la chirurgie esthétique) semblent être le reflets de volontés étrangères et tyranniques. Les hommes, malgré la variété des profils présents dans le texte (le mari, le beau-frère, le père essentiellement) sont une cible marquée de la critique. La Végétarienne semble donc être construit comme un récit allégorique du refus de la violence. Le végétarisme est un symbole qui permet de renvoyer face à face deux conceptions du monde : la construction par l'eau et la construction par le sang. Han Kang rejoint les fables anciennes des mythes archaïques qui expliquent la construction du monde et de l'Homme.
Levant la tête, elle aperçoit son visage mouillé dans le miroir. Les yeux sont ceux qu'elle a vus et revus dans ses rêves, en train de saigner. Elle avait beau rincer le sang avec de l'eau, il y en avait toujours.
Je termine ma lecture avec un goût d'inachevé, comme si le projet narratif avait été simplement survolé et manquait d'un travail plus ferme dans l'architecture du récit. Je suis restée sur ma faim pour la caractérisation des personnages ainsi que pour l'ouverture finale tout juste esquissée avec l'enfant Chiu. J'ai fait une petite recherche onomastique autour du prénom "Chiu" il se trouve qu'il vient d'une longue lignée chinoise et peut signifier "automne" ou "récolte"... Intéressant...
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