samedi 9 mai 2026

Madelaine avant l'aube de Sandrine Collette

Critique de Madelaine avant l'aube de Sandrine Collette

Résumé :
Quatrième de couverture : C'est un endroit à l'abri du temps. Ce minuscule hameau, qu'on appelle Les Montées, est un pays à lui seul pour les jumelles Ambre et Aelis, et la vieille Rose.
Ici, l'existence n'a jamais été douce. Les familles travaillent une terre avare qui appartient à d'autres, endurent en serrant les dents l'injustice. Mais c'est ainsi depuis toujours.
Jusqu'au jour où surgit Madelaine. Une fillette affamée et sauvage, sortie des forêts. Adoptée par Les Montées, Madelaine les ravit, passionnée, courageuse, si vivante. Pourtant, il reste dans ses yeux cette petite flamme pas tout à fait droite. Une petite flamme qui fera un jour brûler le monde.
Où sommes-nous ? Qui saurait le dire. Aux abords d'une forêt dans un village complètement isolé et coupé du monde par une bras de rivière, le Basilic, qu'il faut traverser au moyen d'un bac. L'antique nocher, Charon immémorial, est une très vieille femme. Que dire aussi des maisons ? Il s'agit de vieux corps de fermes humides, le sol est en terre battue et souvent il n'y a que deux pièces : la cuisine, et, attenant, l'endroit où l'on se serre tous ensemble pour tenter d'avoir chaud. Il ne reste plus que quelques familles qui travaillent dur sur la terre des maîtres. La nature est dure aussi : l'implacable gel ravit les récoltes et décime les hommes ; les maîtres sont cruels, surtout Ambroisie-le-Fils (c'est ainsi qu'on l'appelle). Monté sur son cheval gris, ce limier pourchasse les femmes à qui il n'épargne aucune violence. Perdues dans ce hameau nommé "Les Montées", Ambre et Aelis sont deux sœurs jumelles qui suivent, chacune, la pente inexorable de leur destin. Un jour, la vieille Rose, âme et mémoire du village, trouve une petite fille égarée dans les bois : elle s'appellera Madelaine et plus rien ne sera jamais comme avant.

Mon avis :
    L'auteur, Sandrine Collette, s'est installée dans le Morvan, un pays de moyenne montagne tout en plateaux et en forêts à flanc de coteaux. Son écriture habite cette géographie. Grâce à un vocabulaire très simple, une syntaxe directe, parfois heurtée selon l'identité du narrateur, elle parvient à transmettre quelque chose d'un quotidien immémorial. 
Rose est la mémoire du village. [...] Moi je n'ai pas sa mémoire mais j'ai l'instinct. Je ne sais pas comment l'expliquer : je sens tout. Ce qu'on ne dit pas, ce qu'on ne montre pas. Ce n'est pas seulement que je suis un fouille-merde - c'est Léon qui m'appelle le fouille-merde quand je traîne trop près de chez lui - , j'ai ça en moi. Je n'ai pas non plus les mots pour le dire alors ce n'est pas bien grave mais voilà je sais tout. J'observe et je perçois. Je devine. Je comprends. C'est ma force. Et puis je n'ai l'air de rien, rien de particulier je veux dire. Moyen en tout, en taille, en force, en intelligence ou en méchanceté.
    Cette vie se perd dans l'histoire des familles et acquiert une valeur universelle pour nous. Personnellement, je suis friande de ce type d'ouvrages qui se développent dans l'humus. Ils sentent la terre et la vie difficile, c'est aussi du baume au cœur quand notre quotidien n'est pas toujours facile : nous nous disons, les anciens ont vécu, les anciens ont souffert, leur force est toujours là. Un jour, j'étais à un repas chez des amis installés dans un petit village en bordure de Montpellier où j'habitais avec mon mari. Notre ami Paul a dit "parfois, à Montpellier, quand je suis assis à une terrasse de café, je regarde les passants et je me demande depuis combien de temps ils n'ont pas marché sur de la terre et non sur du béton". La question m'a frappée, et je me suis demandé depuis quand, moi-même, je n'avais pas marché sur de la terre. Cela remontait à ma dernière randonnée probablement... Comme c'était triste. Je me rappelle que j'avais apporté un oranger en cadeau pour me rendre à cette invitation : Paul et sa femme se passionnaient pour les greffes d'agrumes.
    Depuis, mon mari et moi avons heureusement déménagé dans les Cévennes. La vie y est très différente et pleine de saveurs. En arrivant ici, j'ai lu beaucoup d'ouvrages traitant de cette terre difficile : le châtaignier y est surnommé "l'arbre à pain" et les cultures sont pauvres. Le roman de Sandrine Collette m'a beaucoup fait penser à des récits de vie, à la voix des paysans d'autrefois. L'une des grandes forces du texte est aussi son universalité : la géographie, les personnages et même l'intrigue revêtent une valeur symbolique.
    Certains passages sont très difficiles, notamment la description de la pauvreté des habitants des Montées, les rigueurs de l'hiver et son cortège de cadavres.
La terre est gelée trop fort et les hommes ont dû hisser les cadavres enveloppés de tissu aux branches des gros arbres pour les mettre à l'abri des prédateurs en attendant le redoux, en attendant de pouvoir les enterrer. Cela fait d'étranges fruits glacés au-dessus des têtes quand on arpente la forêt pour un peu de bois mort ou dans l'espoir de rapporter une bestiole crevée, cela fait des ombres larges qui se balancent avec lenteur en se reflétant sur le sol quand le vent souffle du nord-est.
    La narration évolue avec les saisons : l'espoir du printemps, de la reverdie et les angoisses du grand vent qui se lève et gèle tout sur son passage. Le travail physique tient aussi une place très marquée dans le roman : le cheval Jéricho est utilisé pour le débardage, le labour doit donc être effectué par les hommes et même par les enfants au prix d'un épuisement difficilement soutenable.
    Le roman n'est pas daté précisément, on pourrait être au XVIIe siècle comme au début du XXe siècle, avant l'arrivée de la technologie agraire et juste avant le grand exode rural. Parfois, le texte vient même planter ses racines dans la mythologie grecque avec la rivière Basilic, véritable Styx, qui matérialise la frontière indépassable de leur monde. Le portrait qui est fait des maîtres, Ambroisie-le-Père et Ambroisie-le-Fils est sans doute l'élément qui m'a le plus déçue dans ma lecture. Malgré une grande subtilité dans les portraits des autres personnages, j'ai trouvé ceux-ci caricaturaux et peu réalistes. C'est dommage car ce milieu social de l'ancienne noblesse enracinée me fascine. Je m'étais attendue à trouver des accents de chouannerie mais je suis restée sur ma faim. Mêmes constatations concernant l'opposition entre les chasseurs et les braconniers : sa mise en œuvre dans le récit est très simpliste. Cela contribue à délimiter sans doute trop clairement le camp des méchants et celui des gentils
    J'ai beaucoup aimé les changements de points de vue qui réservent quelques surprises. La voix du narrateur omniscient dans la seconde partie de l'ouvrage est fluide et permet une plongée efficace dans la psychologie de chaque personnage. L'intrigue est assurément bien construite mais laisse tout de même beaucoup de place aux réflexions du lecteur et les réponses ne sont pas toutes servies à la fin sur un plateau d'argent. Voilà qui est appréciable !
    Il n'est pas étonnant que ce roman se soit déjà constitué une solide communauté pour le soutenir et le plébisciter. L'une de ses grandes forces, il me semble, est d'aborder de multiples sujets qui peuvent toucher des lecteurs de tous horizons, aux préoccupations variées. Voici pêle-mêle quelques thèmes abordés par le roman : le milieu paysan et forestier, les violences faites aux femmes et aux enfants, les relations dans les fratries et entre jumeaux, le thème de l'enfant trouvé ou encore la condition animale... En filigranes, il est aussi question du personnage de la sorcière-guérisseuse : j'ai apprécié que ce personnage, un peu vu et revu, ne soit pas plus amplement traité (je sature un petit peu de cet univers).
    Je pense lire d'autres ouvrages de Sandrine Collette même si je sais que Madelaine avant l'aube, bien qu'étant une belle réussite, ne me laissera probablement pas un souvenir tout à fait impérissable. J'ai passé en tout cas un excellent moment de lecture, la promesse est donc tenue !

Du même auteur :
  • Et toujours les Forêts
  • On était des loups
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