samedi 16 mai 2026

Le Club des divorcés, tome 1 et 2 de Kazuo Kamimura

Critique du Club des divorcés de Kazuo Kamimura

Résumé :
Quatrième de couverture : Le combat quotidien d'une femme divorcée dans le Japon des années 70. Une œuvre forte et bouleversante signée Kazuo Kamimura.
Dans le quartier de Ginza à Tokyo, Yûko, une jeune tenancière de club, fraîchement divorcée, travaille beaucoup de nuit pour maintenir son affaire à flot. Maman d'Asako, une petite fille de trois ans, cette dernière vit chez sa grand-mère et ne voit sa maman que le dimanche, témoin des déchirements qui frappent ses parents. Le statut de divorcée n'est pas toujours facile à porter dans la société japonaise des années 1970, d'autant plus que Yûko le cumule avec celui de tenancière de club. Le lecteur découvre toute une galerie de personnages aux histoires et aux statuts variés.
C'est le quotidien singulier d'une femme qui révèle beaucoup de choses sur la condition féminine au sein d'une société traditionnelle et moderne. Elle doit mener de concert sa vie de famille, sa vie professionnelle et sa vie amoureuse. Bien sûr, cela n'évolue pas dans des sphères hermétiques et tout finit par s'interpénétrer. Au club, elle manage une équipe et gère des clients, elle fait face à des problèmes financiers car, en plein choc pétrolier au Japon, les clients désertent son bar. Malgré tout cela, il y a une place pour la poésie et la méditation, une place pour la peine et pour la colère, et une place pour le rire aussi... parfois.



Mon avis :
    Kazuo Kamimura est connu pour ses mangas de style gekiga qui abordent différents aspects de la condition féminine au Japon à la fin du XXe siècle. Nous pouvons le dire d'emblée, il ne s'agit pas de tenir un discours engagé ou politique. Le portrait d'époque est touchant et nuancé. La condition féminine est en réalité une fenêtre qui permet de présenter la société japonaise toute entière.
    Le dessin de Kazuo Kamimura, subtil et d'une extrême délicatesse, rend sensible la routine quotidienne alternativement étouffante et poétique. Il meurt très jeune, à seulement 45 ans d'un cancer du pharynx. Dans Le Club des divorcés, il s'est représenté lui-même comme client du club, dans le tome II. Il discute avec Ken-Chan, le serveur-amant du club et reconnaît que Yûko est une femme élégante et classe avant de se déclarer rival pour conquérir son cœur. Finalement, après quelques marivaudages, il tente d'embrasser Yûko qui s'intéresse finalement à un autre client. Cette petite mise en abyme, dans laquelle Ken-Chan dit que M. Kamimura lit en lui comme dans un "livre ouvert" témoigne d'une infinie tendresse de l'auteur pour ses personnages.

Kazuo Kamimura (1940-1986).

    J'ai beaucoup apprécié la préface du tome II par Stéphane Beaujean, notamment son commentaire sur les fleurs :
De manière irrépressible, Kazuo Kamimura parsème régulièrement les pages de ses mangas de fleurs. Cette urgence, l'auteur la décrit comme presque physiologique [...]. Chaque espèce est par exemple choisie précisément pour enrichir l'atmosphère de la scène et rappeler la saison à laquelle se déroule l'action.

    Pour lui, cette omniprésence des fleurs serait un moyen de s'opposer aux codes guerriers et à l'omniprésence des armes dans l'univers du manga. Cependant, il est avéré que Kazuo Kamimura s'inspire des ukiyo-e, ces estampes du "monde flottant" (dans la spiritualité bouddhiste, c'est le monde illusoire du présent terrestre et des plaisirs) qui représentent les centres d'intérêt de la bourgeoisie, classe  sociale en plein développement lors de l'époque Edo. L'ambiance du Club des divorcés illustre parfaitement ce rapport au monde.

    Le personnage de Yûko est extrêmement pudique et bien construit. Nous pouvons la voir évoluer d'une section à l'autre. Entre les deux tomes, son changement vestimentaire est révélateur d'une mue, d'une tentative de transformation qui peut-être n'adviendra jamais vraiment. Comme souvent, placer l'essentiel de l'intrigue dans un club ouvert la nuit permet au lecteur de rencontrer toute une série de personnages, de tous statuts sociaux : du client alcoolique à la femme étrangère "lost in translation" en passant par le critique de littérature française ou encore le nouveau retraité au bord du désespoir.

    Les représentations de la vie nocturne sont particulièrement belles, le quartier de Ginza est en effet très animé la nuit. Le mangaka dessine des vues du paysage citadin la nuit avec ces grands immeubles allumés et le passage du trafic automobile matérialisé par des trainées de lumière blanche. Cette figuration si particulière du temps qui passe mais se fige pour le personnage (entré dans une sorte de méditation) nous permet d'adopter une posture de retrait, de contemplation. J'aime cette sorte d'impression qui nous fait observer les fenêtres allumées des façades la nuit, pour imaginer les scènes qui se passent juste derrière.

    La relation entre Yûko et sa fille Asako est décrite avec beaucoup de pudeur. L'intrigue présente les choses telles qu'elles sont tout en s'abstenant de tout jugement facile. La relation entre Yûko et sa mère ne fait pas non plus l'économie d'une nuance bienvenue qui sonne juste. La finesse psychologique de l'auteur se révèle par certains détails : les clients de Yûko l'appellent tous "mama" comme il est d'usage de s'adresser à une gérante de club alors que sa fille l'appelle "maman".

    
    L'ouvrage file également le thème du jeu. D'abord le club est décoré par des boules de billard sur les murs, ensuite les personnages jouent fréquemment aux dés et aux cartes. Il y a aussi un épisode singulier dans lequel Yûko interrompt une partie de volley-ball (je n'en dis pas plus). L'œil qui pleure, représenté sur l'enseigne du club est également décliné sur différents supports : boîte d'allumettes, verres, sous-bocks et cendriers. Tout cela contribue à créer une ambiance d'intimité dans laquelle nous nous sentons à l'aise : nous aussi, nous sommes les clients du club.
    Nous refermons donc le tome II avec une certaine nostalgie, comme si notre compagnonnage prenait fin trop tôt : nous aurions aimé accompagner Yûko davantage. Et en même temps, qu'y a-t-il à dire de plus ? Le reste appartient au monde infini de la suggestion.

Du même auteur :
  • Lady Snowblood
  • Les Folles passions
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