Jessie imagine la famille blottie autour d'une belle flambée, buvant du chocolat dans des tasses en fer-blanc, racontant des histoires.
Là-bas, dans les tréfonds de la campagne anglaise, les routes sont forcément "des routes de campagne, semées de cadavres de faisans et de renards". J'ai été surprise par l'utilisation bizarre des parenthèses dans la narration (remplacent-elles les tirets dans la traduction ?) C'est aussi un défaut qui n'est massif qu'au début du livre : ces parenthèses permettent des ajouts par les narratrices qui commentent leurs propres réactions dans l'histoire. Ce choix formel m'a rebutée dans ma lecture.
Dans la seconde moitié du roman, le rythme est plus soutenu, les chapitres mieux rythmés. L'autrice prend aussi le temps d'installer l'atmosphère d'Applecote : j'ai été transportée au bord de la rivière avec ce groupe de jeunes gens et de jeunes filles, un été caniculaire. Ce sont des expériences universelles que l'éveil du désir, la communion avec la nature, l'amitié et la naissance de l'amour, la découverte de soi et de l'autre et ce sentiment si particulier d'attente, prélude à de grands changements. En tant que narratrice, Margot développe ce thème du passage à l'âge adulte en été qui me touche beaucoup. Je suis née à la fin du mois d'août, donc l'été pour moi est souvent un temps de latence avant une certaine forme de transformation. Il m'a semblé que c'était le cas dans ce roman : Flora, Pam et Margot vivent cette épiphanie estivale avant de sauter dans le grand bain de la vraie vie, de l'âge adulte et, infailliblement, de prendre des chemins différents. Cela n'est pas valable pour Dot qui n'est pas de la même classe d'âge (son rôle sera d'ailleurs essentiel dans le groupe des soeurs au plus fort du mystère, mais je n'en dis pas davantage...). C'est aussi un peu différent pour Audrey, âme d'adolescente restée au seuil de la vie. J'ai ainsi beaucoup aimé les descriptions de la rivière et des jeux. En ce sens, j'ai probablement lu ce livre au bon moment : entre juin et juillet, au moment de partir en vacances et sous la canicule.
J'avais peur de retrouver dans ce livre le thème envahissant de la sorcière : Bella, la fille de Will correspondait en tous points à ce type littéraire qui ne me parle pas du tout (me concernant, on peut même parler d'aversion pour ce sujet). J'ai d'ailleurs eu beaucoup de mal avec ce personnage dans les trois premiers tiers du roman. Le texte contient de nombreuses allusions à des croyances païennes (cercles de pierres, morts qui reviennent hanter un lieu, dialogues occultes avec les disparus...) tout en mettant à distance le référentiel chrétien. Fort heureusement, ce thème n'est finalement que survolé et n'a pas de véritable place dans le mystère et le développement de l'intrigue. J'ai aimé trouver en revanche le thème fantastique du doppelgänger avec la ressemblance énigmatique d'Audrey et de Margot. La fascination macabre de Sybil, la mère d'Audrey, pour Margot (qu'elle déguise en double vivant de sa fille) est originale et bien tissée jusqu'à la fin du roman.
Je ne dévoilerai aucun secret dans cette chronique car je pense que La Disparition d'Audrey Wilde est une lecture parfaite pour l'été et je vous conseille l'ouvrage. L'un des points forts du roman est l'évolution des personnages : en particulier Perry (le père d'Audrey), Bella, Harry mais aussi Will, Margot et Jessie. Cette dernière est sans doute mon personnage préféré : j'ai beaucoup aimé sa lucidité. Elle sait que sa famille est en train de se désagréger, elle sait que son rêve de campagne instagrammable prend l'eau mais elle continue d'avancer malgré les échecs (qu'elle reconnaît toujours), sans jamais céder au désespoir. Le personnage de Moll, la domestique du manoir, qui dépose des fleurs sur la tombe du parachutiste Allemand mort pendant la guerre en souvenir de son propre fiancé, tombé au combat, est très touchant. La tradition sera d'ailleurs perpétuée par les femmes du manoir, bien après la mort de cette dernière.
Le roman prend la forme d'un cosy mystery mais finalement la disparition est la clé de l'intrigue et non pas son centre. Le thème principal est en réalité les relations entre femmes d'une même famille : dans un groupe de sœurs, entre cousines et bien sûr la relation mère-(belle) fille. Ce n'est pas un sujet évident mais il est traité ici avec beaucoup de justesse et de mesure. J'ai été touchée par les sentiments des personnages, leurs nostalgies, leurs peurs et leurs envies (même si ça ne décolle vraiment que dans la seconde partie du livre). À partir du chapitre 7 en effet, les révélations s'enchaînent, la mécanique qui nous amène au dénouement se met efficacement en place.
Il m'a semblé que dans la seconde partie, le style de l'autrice était aussi plus fluide et même teinté d'une certaine poésie. La communion des corps avec la nature et les évocations de la communauté des sœurs sont bien décrites, le texte transcrit une sorte d'élan vital, de force vive qui ne laisse pas le lecteur indifférent :
Elle me presse la poitrine, et je sens son cœur galoper. Puis Dot et Flora nous rejoignent et nous sommes toutes enchevêtrées sur le lit, une mêlée de chemises de nuit, de cheveux et de cœurs battants. Il est si bon, si rassurant, ce nid qui m'a tellement manqué que je m'aperçois combien je me suis éloignée d'elles, noyée dans le monde et les désirs d'Audrey un abîme de secrets. Je ne veux plus jamais quitter le cocon fraternel.
Même si la fin du roman est plus réussie que la mise en place du début, je suis un peu restée sur ma faim. Dans les ultimes chapitres, l'autrice résume sommairement les trajectoires des différents personnages. Cela nuit quelque peu à la profondeur psychologique qu'elle avait mise en place dans les chapitres précédents. Le "happy end" proposé manque de nuance mais cela se conçoit car il s'agit d'une convention de ce genre littéraire. Petite remarque originale, quand on cherche "Applecote" sur internet, on tombe sur un élevage de Golden Retrievers alors que Jessie voulait justement acheter un chiot pour Bella et que le labrador joue un certain rôle dans l'histoire.
Au terme de cette chronique, je peux affirmer qu'il est évident que ce livre ne me laissera pas un souvenir impérissable, mais est-ce vraiment ce que l'on attend d'une lecture estivale ?
Je remercie à nouveau le Bookclub Kube et les Éditions 10/18 pour m'avoir permis de faire cette belle découverte. Je remercie également toute la communauté de lecteurs et de lectrices ayant participé au Bookclub : j'ai beaucoup apprécié nos échanges et vos hypothèses passionnantes ont largement enrichi mon expérience de lecture !
- Un manoir en Cornouailles
- Les filles du manoir Foxcote
- Philomel Cottage d'Agatha Christie




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