lundi 6 juillet 2026

La Disparition d'Audrey Wilde d'Eve Chase

Critique de La disparition d'Audrey Wilde d'Eve Chase


Résumé :
Quatrième de couverture : 2009. Jessie quitte Londres pour s'installer en pleine campagne, au manoir d'Applecote, persuadée de pouvoir y prendre le nouveau départ dont sa famille semble avoir tant besoin. C'était compter sans les inquiétantes rumeurs qui courent sur sa nouvelle demeure...
Juin 1959. Lorsque Margot, quinze ans, et ses trois soeurs arrivent chez leurs oncle et tante, au domaine d'Applecote, elles espèrent passer un été paisible, loin des frasques de leur mère. Mais Margot se sent irrépressiblement attirée par le mystère entourant Audrey, leur cousine disparue cinq ans plus tôt, et dont l'ombre plane sur leur famille. 
À cinquante ans d'écart, Margot et Jessie vont chacune obtenir les différentes pièces d'un même puzzle, et vivre, au manoir d'Applecote, des événements qui les changeront à jamais.
Jessie et Will Tucker sont un couple de londoniens qui rêvent de s'installer à la campagne : surtout elle. Jessie est tombée enceinte de Will seulement deux ans après le veuvage de ce dernier : sa femme, Mandy étant décédée d'un accident de la route. Ils se marient et elle accouche d'une fille, Romy, alors que Will est déjà le père de Bella, née de sa précédente union. Pour Jessie, fonder cette famille recomposée n'est pas de tout repos : Romy est une petite fille pleine de vie qui vient bouleverser le quotidien de Bella, une jeune fille qui n'a pas complètement traversé le deuil de sa mère et qui aborde l'âge de l'adolescence et des crises. Dans un tel cadre, quoi de mieux que d'envisager un déménagement dans la campagne anglaise ? Ce serait l'occasion d'adopter un train de vie plus calme, plus serein et d'éloigner les filles de la ville et de ses dangers. C'était sans compter sur les secrets qui se cachent dans les murs des vieilles demeures ou bien dans les jardins... Le manoir d'Applecote, leur nouvelle maison, leur réserve bien des tourments...

Peinture d'un cottage anglais

Mon avis :
    J'ai eu la chance de découvrir cette lecture grâce au Bookclub Kube en partenariat avec les Éditions 10/18. Je suis donc sortie de ma zone de confort à plus d'un titre : d'abord parce que cet ouvrage n'entre pas tout à fait dans le cadre de mes goûts habituels mais aussi parce que la participation à l'expérience du club suppose de suivre un rythme de lecture commune. Autant lever le suspense dès le départ : l'expérience était concluante, tant pour le choix de l'ouvrage que pour la participation aux échanges avec les autres lecteurs ! J'en rendrais compte au fil de ma chronique.


    Le roman s'ouvre par un prologue in medias res qui plonge d'emblée le lecteur au plus fort du mystère : pas de présentations, pas de descriptions, seulement une plongée brutale et inattendue en plein milieu d'un drame dont nous ne connaissons rien. Ce type d'incipit est forcément très pratiqué pour les policiers et les thrillers mais je n'y suis pas vraiment sensible. J'apprécie lorsqu'un auteur pose son cadre, dessine son pacte avec nous, lecteurs. Le style m'a défavorablement disposée dans un premier temps : il y avait beaucoup de comparaisons un peu étranges et peu nécessaires ("il a été réduit à quelque chose de plus intense et de plus salé, comme du Viandox" ; "mes souvenirs sont aussi aléatoires d'une tombola" ou encore "c'était sa manière de trier le passé, comme si c'était une boîte de chocolats où elle laisse ceux qui ne lui plaisent pas"). Ces comparaisons sont heureusement particulièrement concentrées sur les premiers chapitres et le défaut s'estompe très largement par la suite.
    La double temporalité avec alternance de chapitre est très bien gérée : cette composition à deux narratrices (Jessie et Margot) fonctionne très bien car le roman est relativement court et le séquençage de l'intrigue très marqué, surtout à la fin.
    Comme les lecteurs de ce blog le savent, je suis une bonne cliente du thème du retour à la terre. Il est donc facile de m'avoir avec une intrigue à base de déménagement au milieu de nulle part, de potager, de balades en forêt et de feux de cheminée... Pourtant, j'ai été un peu agacée par les stéréotypes liés aux néo-ruraux, présents dans la première partie du livre :
Jessie imagine la famille blottie autour d'une belle flambée, buvant du chocolat dans des tasses en fer-blanc, racontant des histoires.

    Là-bas, dans les tréfonds de la campagne anglaise, les routes sont forcément "des routes de campagne, semées de cadavres de faisans et de renards". J'ai été surprise par l'utilisation bizarre des parenthèses dans la narration (remplacent-elles les tirets dans la traduction ?) C'est aussi un défaut qui n'est massif qu'au début du livre : ces parenthèses permettent des ajouts par les narratrices qui commentent leurs propres réactions dans l'histoire. Ce choix formel m'a rebutée dans ma lecture.

    Dans la seconde moitié du roman, le rythme est plus soutenu, les chapitres mieux rythmés. L'autrice prend aussi le temps d'installer l'atmosphère d'Applecote : j'ai été transportée au bord de la rivière avec ce groupe de jeunes gens et de jeunes filles, un été caniculaire. Ce sont des expériences universelles que l'éveil du désir, la communion avec la nature, l'amitié et la naissance de l'amour, la découverte de soi et de l'autre et ce sentiment si particulier d'attente, prélude à de grands changements. En tant que narratrice, Margot développe ce thème du passage à l'âge adulte en été qui me touche beaucoup. Je suis née à la fin du mois d'août, donc l'été pour moi est souvent un temps de latence avant une certaine forme de transformation. Il m'a semblé que c'était le cas dans ce roman : Flora, Pam et Margot vivent cette épiphanie estivale avant de sauter dans le grand bain de la vraie vie, de l'âge adulte et, infailliblement, de prendre des chemins différents. Cela n'est pas valable pour Dot qui n'est pas de la même classe d'âge (son rôle sera d'ailleurs essentiel dans le groupe des soeurs au plus fort du mystère, mais je n'en dis pas davantage...). C'est aussi un peu différent pour Audrey, âme d'adolescente restée au seuil de la vie. J'ai ainsi beaucoup aimé les descriptions de la rivière et des jeux. En ce sens, j'ai probablement lu ce livre au bon moment : entre juin et juillet, au moment de partir en vacances et sous la canicule.

    J'avais peur de retrouver dans ce livre le thème envahissant de la sorcière : Bella, la fille de Will correspondait en tous points à ce type littéraire qui ne me parle pas du tout (me concernant, on peut même parler d'aversion pour ce sujet). J'ai d'ailleurs eu beaucoup de mal avec ce personnage dans les trois premiers tiers du roman. Le texte contient de nombreuses allusions à des croyances païennes (cercles de pierres, morts qui reviennent hanter un lieu, dialogues occultes avec les disparus...) tout en mettant à distance le référentiel chrétien. Fort heureusement, ce thème n'est finalement que survolé et n'a pas de véritable place dans le mystère et le développement de l'intrigue. J'ai aimé trouver en revanche le thème fantastique du doppelgänger avec la ressemblance énigmatique d'Audrey et de Margot. La fascination macabre de Sybil, la mère d'Audrey, pour Margot (qu'elle déguise en double vivant de sa fille) est originale et bien tissée jusqu'à la fin du roman.

    Je ne dévoilerai aucun secret dans cette chronique car je pense que La Disparition d'Audrey Wilde est une lecture parfaite pour l'été et je vous conseille l'ouvrage. L'un des points forts du roman est l'évolution des personnages : en particulier Perry (le père d'Audrey), Bella, Harry mais aussi Will, Margot et Jessie. Cette dernière est sans doute mon personnage préféré : j'ai beaucoup aimé sa lucidité. Elle sait que sa famille est en train de se désagréger, elle sait que son rêve de campagne instagrammable prend l'eau mais elle continue d'avancer malgré les échecs (qu'elle reconnaît toujours), sans jamais céder au désespoir. Le personnage de Moll, la domestique du manoir, qui dépose des fleurs sur la tombe du parachutiste Allemand mort pendant la guerre en souvenir de son propre fiancé, tombé au combat, est très touchant. La tradition sera d'ailleurs perpétuée par les femmes du manoir, bien après la mort de cette dernière.

    Le roman prend la forme d'un cosy mystery mais finalement la disparition est la clé de l'intrigue et non pas son centre. Le thème principal est en réalité les relations entre femmes d'une même famille : dans un groupe de sœurs, entre cousines et bien sûr la relation mère-(belle) fille. Ce n'est pas un sujet évident mais il est traité ici avec beaucoup de justesse et de mesure. J'ai été touchée par les sentiments des personnages, leurs nostalgies, leurs peurs et leurs envies (même si ça ne décolle vraiment que dans la seconde partie du livre). À partir du chapitre 7 en effet, les révélations s'enchaînent, la mécanique qui nous amène au dénouement se met efficacement en place.

    Il m'a semblé que dans la seconde partie, le style de l'autrice était aussi plus fluide et même teinté d'une certaine poésie. La communion des corps avec la nature et les évocations de la communauté des sœurs sont bien décrites, le texte transcrit une sorte d'élan vital, de force vive qui ne laisse pas le lecteur indifférent :

Elle me presse la poitrine, et je sens son cœur galoper. Puis Dot et Flora nous rejoignent et nous sommes toutes enchevêtrées sur le lit, une mêlée de chemises de nuit, de cheveux et de cœurs battants. Il est si bon, si rassurant, ce nid qui m'a tellement manqué que je m'aperçois combien je me suis éloignée d'elles, noyée dans le monde et les désirs d'Audrey un abîme de secrets. Je ne veux plus jamais quitter le cocon fraternel.

    Même si la fin du roman est plus réussie que la mise en place du début, je suis un peu restée sur ma faim. Dans les ultimes chapitres, l'autrice résume sommairement les trajectoires des différents personnages. Cela nuit quelque peu à la profondeur psychologique qu'elle avait mise en place dans les chapitres précédents. Le "happy end" proposé manque de nuance mais cela se conçoit car il s'agit d'une convention de ce genre littéraire. Petite remarque originale, quand on cherche "Applecote" sur internet, on tombe sur un élevage de Golden Retrievers alors que Jessie voulait justement acheter un chiot pour Bella et que le labrador joue un certain rôle dans l'histoire.

    Au terme de cette chronique, je peux affirmer qu'il est évident que ce livre ne me laissera pas un souvenir impérissable, mais est-ce vraiment ce que l'on attend d'une lecture estivale ?

    Je remercie à nouveau le Bookclub Kube et les Éditions 10/18 pour m'avoir permis de faire cette belle découverte. Je remercie également toute la communauté de lecteurs et de lectrices ayant participé au Bookclub : j'ai beaucoup apprécié nos échanges et vos hypothèses passionnantes ont largement enrichi mon expérience de lecture !


Du même auteur :
  • Un manoir en Cornouailles
  • Les filles du manoir Foxcote
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