mercredi 3 juin 2026

Ce temps où nous mourons de ne pas vivre de Théophane Leroux

Critique de Ce temps où nous mourons de ne pas vivre de Théophane Leroux


Résumé :
Quatrième de couverture : La reconversion professionnelle est souvent présentée comme un conte de fées. Ce livre n'en est pas un. C'est le journal d'un arrachement, celui d'un homme né dans le confort des certitudes, qui fait le choix de quitter son openspace parisien pour devenir ouvrier viticole par nécessité intérieure.
Dans les vignes, Théophane apprend la rudesse du réel, la répétition des gestes, la fatigue du corps - et découvre une liberté inattendue. Tirer du bois, tailler, brûler les sarments, autant de mouvements qui deviennent des actes spirituels. Les pieds dans la terre, c'est sa propre existence qu'il défriche : ses doutes, sa foi, ses illusions sur le travail, l'époque, le progrès, la technique.
Entre confession et méditation sur notre temps, ce texte poétique remet en cause notre obsession de la performance et du sens. Que cherchons-nous en changeant de cap ? Que fuyons-nous? Et si le courage n'était pas de partir, mais d'habiter pleinement ce que l'on fait ? Un livre incandescent, qui rappelle l'urgence de vivre au présent.
Un travail confortable et enviable, une vie satisfaisante proche de Paris, un cercle amical, social et familial riche, une vie spirituelle bien remplie : voilà cependant que le burn out vient d'inviter dans l'équation ! Avec les multiples et constantes sollicitations, Théophane Leroux doit vivre avec l'insomnie, avec l'anxiété puis progressivement avec la perte de sens malgré un métier qu'il a choisi et qu'il aime. Tous les jours, la voix du psalmiste et le chemin des Évangiles lui font entrevoir une voie de traverse : c'est décidé, Théophane s'engage comme ouvrier viticole dans un domaine proche de Saumur. Il faut tout recommencer, tout réapprendre et enfin se reconnaître tout petit, parmi les oiseaux du ciel, là où chante l'alouette.

Vignes

Mon avis :
    Je suis tombée sur cet ouvrage complètement par hasard grâce à la newsletter de ma librairie coutumière La Procure. L'ouvrage était estampillé "coup de cœur des libraires" mais aussi préfacé par Carlo Ossola. Le sujet m'intéresse à plus d'un titre : d'abord l'auteur est catholique et il était journaliste à la rédaction de Famille chrétienne. Ensuite, j'ai moi-même quitté la ville pour m'installer en milieu rural (ce qui a d'ailleurs obligé mon mari à une reconversion professionnelle puisqu'il est passé d'ouvrier métallurgiste en usine à employé dans une scierie de production de bois). J'ai trouvé le titre très poétique et il traduit très bien le ton général de ces pages.
    Ce témoignage est le récit ou plutôt le journal d'une reconversion que l'auteur nous invite à suivre mois après mois, au fil des saisons mais aussi conformément à la temporalité propre au travail de la vigne. Ce rythme nouveau de l'ouvrier viticole s'inscrit matériellement dans la forme du texte elle-même grâce à un découpage mensuel. Théophane Leroux se présente comme "la caricature parfaite du Versaillais" pourtant sa vie spirituelle est ancrée dans un conversion sincère qu'il raconte au début de son ouvrage. Depuis, il fréquente régulièrement les communautés monastiques notamment cisterciennes et trappistes pour des retraites et des séjours variés. Je me suis reconnue dans son intérêt pour la vie contemplative (même s'il ne s'agit pas là de sa vocation). Les retraites monastiques sont aussi un moyen pour moi de faire un pas de côté dans mon quotidien, pour adopter un autre angle de vue. La spiritualité cistercienne est précieuse dans son dénuement, c'est en quelque sorte une retraite dans la retraite. J'ai beaucoup apprécié le passage où l'auteur médite sur les lieux d'implantation des monastères : les hauteurs pour les bénédictins, les vallées encaissées et les marais pour les cisterciens. Il rappelle la devise attribuée aux moines bénédictins : "ora et labora" (prie et travaille) et explique à très juste raison que le "et" ne marque pas une distinction mais une alliance indissoluble. Le travail est une prière. À la lecture de ce témoignage, il est évident que l'auteur est marqué par la spiritualité monastique : on y retrouve la prières des Heures (essentielle dans la Règle de saint Benoît) avec l'omniprésence des Psaumes, et certaines méditations ressemblent à de véritables lectiones divinæ. Comment donc pleinement faire revêtir au travail sa valeur spirituelle alors que nous croulons sous les impératifs divers, les réunions sans intérêt ou encore la surcharge de tâches toutes plus urgentes les unes que les autres ?
    Face à cette question, Théophane Leroux décide de revenir à l'essentiel et d'aller travailler la terre comme ouvrier viticole. Ce choix n'est pas innocent, le vin étant le sang du Christ et l'ouvrier viticole un personnage des paraboles de Jésus-Christ dans les Évangiles... Ce n'est donc pas si grave si Théophane Leroux n'est pas tout à fait un ouvrier de la première heure... Toutes proportions gardées, nous pouvons évoquer la démarche de la philosophe Simone Weil qui rend compte de son travail à l'usine dans son journal intitulé La Condition ouvrière, publié en 1951.
    Ce projet radical, Théophane Leroux le met à exécution à l'hiver 2022. Depuis, il a quitté l'emploi d'ouvrier viticole pour occuper à nouveau sa place et faire fructifier son talent. Avec quelques années de recul sur son expérience, je me suis interrogée sur l'évolution du constat qu'il dressait dans son témoignage. J'habite également une terre de vin (pas du très très bon !) et de plus en plus de domaines sont repris par des néo-ruraux : il se trouve que le métier est très dur et que la consommation de vin chute drastiquement d'année en année. Le temps est malheureusement plutôt à l'arrachage des vignes... Alors oui, c'est un crève cœur, surtout quand on est pétris de références chrétiennes.
    Je trouve le positionnement de l'auteur très sain : il sait critiquer avec justesse notre époque contemporaine pour autant son objectif n'est jamais de se retirer du monde mais au contraire d'y trouver sa juste place, dans l'équilibre et l'attention à soi et à l'autre. Son analyse du phénomène du burn out sort d'ailleurs des sentiers battus (c'est pourtant un thème qui a fait couler beaucoup d'encre) :
Est-on plus heureux en faisant la même tâche dans un autre contexte ? Faire des tableurs Excel dans une grande multinationale, est-ce la même chose que d'en faire dans une ONG ? Je me souviens de l'exemple d'un ancien communiquant qui après avec fait un burn out était devenu ébéniste... et avait refait un burn out, preuve que le fond du problème n'était peut-être pas tant son travail que son rapport à ce dernier.

    En effet, il ne suffit pas de changer radicalement de vie si la pression, les échéances, et la surexploitation de l'homme et du milieu restent la règle. D'ailleurs, cette surcharge peut aussi apparaître dans notre vie personnelle quand nous fuyons les responsabilités en multipliant les engagements (oui c'est paradoxal, mais l'Homme est ainsi fait). C'est l'occasion pour Théophane Leroux de rappeler la riche réflexion de Pascal sur le divertissement dans Les Pensées qui résonne si bien avec notre actualité : l'omniprésence des réseaux et du virtuel, la consommation infinie... L'activité peut parfois devenir activisme et nous couper de ce qui compte vraiment : "Nous multiplions les activités, parfois les engagements associatifs... Mais nous sommes plus souvent consommateurs. [...] Changer de lieu de résidence ou de loisir ne changera pas notre cœur : il sera toujours le lieu du combat entre le bien et le mal, et c'est là que nous devons être". J'ai personnellement vécu cette inflation d'engagements, qui détourne parfois de notre devoir d'état : l'aumônerie, les groupes de partages bibliques, les cours et formations diverses...

    La réflexion de Théophane Leroux sur la différence entre le travail manuel et le loisir manuel sonne très juste. C'est ce qui explique en partie les désillusions des personnes qui se reconvertissent dans un métier manuel. Je le sais par mon mari mais certains travaux manuels peuvent profondément fatiguer et abîmer le corps au fil des jours. En tant que citadins, peu aux prises avec les rudesses du réel, nous confondons souvent travail et loisirs manuels :

J'ai pourtant beaucoup d'affection pour les activités manuelles, mais je crois, comme l'explique le vigneron Valentin Morel, qu'on confond parfois travail et loisirs manuels. Clairement, fendre du bois ne donne pas autant de plaisir quand on le fait après une journée passée derrière un écran ou après une journée passée à creuser des trous dans un vignoble, sous la pluie.

    Théophane Leroux, même s'il a décidé de revenir à son premier métier, partage avec nous les leçons qu'il a apprises dans la vigne. Je pense par exemple à l'éloge du temps présent. Voilà un thème classique et légèrement rebattu, mais en mobilisant des références littéraires, philosophiques et quotidiennes originales, l'auteur présente une réflexion singulière : "le présent est le seul temps où nous pouvons agir". Cela rejoint aussi la critique d'une certaine idée du progrès, notamment technologique : "Nous cherchons à nous protéger, à nous assurer contre tous les fléaux, la grêle ou le gel. Soit. Seulement, en cherchant ce contrôle, nous nous plaçons en fait sous la domination de forces plus obscures encore". L'auteur nous livre un témoignage de première main sur le progrès technologique et ses conséquences concrètes et quotidiennes dans l'agriculture. J'ai été vivement intéressée par le passage sur les tracteurs car je n'avais jamais envisagé la question sous cet angle :

Aujourd'hui, beaucoup d'exploitants se retrouvent avec des machines très complexes, qui coûtent très cher et dont l'entretien nécessite beaucoup de compétences et de moyens. Or, depuis des millénaires, une des particularités de la paysannerie était l'indépendance : tout ce qui pouvait être fait sur place l'était [...]. On savait tout réparer. Dans le domaine où je travaillais a été acheté un tracteur tout neuf à boîte automatique, rutilant et suréquipé d'écrans, de capteurs, de programmes variés. Certes, il apporte du confort et sur certains travaux, il permet presque de ne rien faire à part surveiller le volant, mais il est plus large, plus lourd, il braque moins bien. Il a coûté cher et il consomme beaucoup plus de gasoil ! Et puis la complexité de la machine et des programmes ne permet pas de le prendre en main intuitivement. [...] Ainsi, j'y perds de ma liberté : je deviens un exécutant, juste bon à suivre un programme établi par un sachant et incapable de comprendre comment fonctionne le monstre roulant sur lequel je suis assis.

    L'auteur rappelle aussi que la technique avait été très souvent présentée comme une manière de gagner en efficacité et donc de gagner du temps (libre). En réalité, si un exploitant gagne du temps, il achète plus de terres et ce mécanisme ne s'arrête jamais vraiment. Il finit ainsi par perdre la mesure et par s'attacher définitivement une charge qui le dépasse puis l'écrase.

    Théophane Leroux parsème son récit de références spirituelles, culturelles et littéraires (mention spéciale à Brassens, le plus attachant de tous les anticléricaux !), toujours avec beaucoup de justesse. Certains passages sont très beaux, j'ai été touchée par la méditation sur l'étoile lorsqu'il comprend qu'ouvrier viticole n'est pas sa destination finale, qu'il lui faut repartir : "Il me faut me réjouir d'une très grande joie, comme l'ont fait les mages lorsque l'astre reparut à leurs yeux, alors qu'ils étaient à l'arrêt. Et accepter, et oser se remettre en route. Je sais que la lumière réapparaît quand on en a besoin."

    Lorsque j'ai débuté ma lecture, étant moi-même passionnée par la spiritualité monastique et par la théologie catholique, j'avais l'impression d'avancer en terrain connu, de ne pas vraiment être surprise. Mon expérience étant très similaire à celle de l'auteur, j'avais l'impression de ne pas être la cible, surtout dans le premier tiers de l'ouvrage. La suite en revanche m'a fait beaucoup de bien et a exprimé, en des mots clairs, certaines de mes réflexions intimes. L'envol final est splendide, quoi de mieux, pour exalter le retour à la terre, que le chant de l'alouette ?

Du même auteur :
  • Brassens à rebrousse-poil
  • Un avant-goût de paradis ! Guide des produits monastiques avec Bénédicte de Saint-Germain
  • Mission 2CV. 2 religieuses et 2 journalistes annoncent l'Évangile sur la route de Saint-Tropez avec Samuel Pruvot
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