Est-on plus heureux en faisant la même tâche dans un autre contexte ? Faire des tableurs Excel dans une grande multinationale, est-ce la même chose que d'en faire dans une ONG ? Je me souviens de l'exemple d'un ancien communiquant qui après avec fait un burn out était devenu ébéniste... et avait refait un burn out, preuve que le fond du problème n'était peut-être pas tant son travail que son rapport à ce dernier.
En effet, il ne suffit pas de changer radicalement de vie si la pression, les échéances, et la surexploitation de l'homme et du milieu restent la règle. D'ailleurs, cette surcharge peut aussi apparaître dans notre vie personnelle quand nous fuyons les responsabilités en multipliant les engagements (oui c'est paradoxal, mais l'Homme est ainsi fait). C'est l'occasion pour Théophane Leroux de rappeler la riche réflexion de Pascal sur le divertissement dans Les Pensées qui résonne si bien avec notre actualité : l'omniprésence des réseaux et du virtuel, la consommation infinie... L'activité peut parfois devenir activisme et nous couper de ce qui compte vraiment : "Nous multiplions les activités, parfois les engagements associatifs... Mais nous sommes plus souvent consommateurs. [...] Changer de lieu de résidence ou de loisir ne changera pas notre cœur : il sera toujours le lieu du combat entre le bien et le mal, et c'est là que nous devons être". J'ai personnellement vécu cette inflation d'engagements, qui détourne parfois de notre devoir d'état : l'aumônerie, les groupes de partages bibliques, les cours et formations diverses...
La réflexion de Théophane Leroux sur la différence entre le travail manuel et le loisir manuel sonne très juste. C'est ce qui explique en partie les désillusions des personnes qui se reconvertissent dans un métier manuel. Je le sais par mon mari mais certains travaux manuels peuvent profondément fatiguer et abîmer le corps au fil des jours. En tant que citadins, peu aux prises avec les rudesses du réel, nous confondons souvent travail et loisirs manuels :
J'ai pourtant beaucoup d'affection pour les activités manuelles, mais je crois, comme l'explique le vigneron Valentin Morel, qu'on confond parfois travail et loisirs manuels. Clairement, fendre du bois ne donne pas autant de plaisir quand on le fait après une journée passée derrière un écran ou après une journée passée à creuser des trous dans un vignoble, sous la pluie.
Théophane Leroux, même s'il a décidé de revenir à son premier métier, partage avec nous les leçons qu'il a apprises dans la vigne. Je pense par exemple à l'éloge du temps présent. Voilà un thème classique et légèrement rebattu, mais en mobilisant des références littéraires, philosophiques et quotidiennes originales, l'auteur présente une réflexion singulière : "le présent est le seul temps où nous pouvons agir". Cela rejoint aussi la critique d'une certaine idée du progrès, notamment technologique : "Nous cherchons à nous protéger, à nous assurer contre tous les fléaux, la grêle ou le gel. Soit. Seulement, en cherchant ce contrôle, nous nous plaçons en fait sous la domination de forces plus obscures encore". L'auteur nous livre un témoignage de première main sur le progrès technologique et ses conséquences concrètes et quotidiennes dans l'agriculture. J'ai été vivement intéressée par le passage sur les tracteurs car je n'avais jamais envisagé la question sous cet angle :
Aujourd'hui, beaucoup d'exploitants se retrouvent avec des machines très complexes, qui coûtent très cher et dont l'entretien nécessite beaucoup de compétences et de moyens. Or, depuis des millénaires, une des particularités de la paysannerie était l'indépendance : tout ce qui pouvait être fait sur place l'était [...]. On savait tout réparer. Dans le domaine où je travaillais a été acheté un tracteur tout neuf à boîte automatique, rutilant et suréquipé d'écrans, de capteurs, de programmes variés. Certes, il apporte du confort et sur certains travaux, il permet presque de ne rien faire à part surveiller le volant, mais il est plus large, plus lourd, il braque moins bien. Il a coûté cher et il consomme beaucoup plus de gasoil ! Et puis la complexité de la machine et des programmes ne permet pas de le prendre en main intuitivement. [...] Ainsi, j'y perds de ma liberté : je deviens un exécutant, juste bon à suivre un programme établi par un sachant et incapable de comprendre comment fonctionne le monstre roulant sur lequel je suis assis.
L'auteur rappelle aussi que la technique avait été très souvent présentée comme une manière de gagner en efficacité et donc de gagner du temps (libre). En réalité, si un exploitant gagne du temps, il achète plus de terres et ce mécanisme ne s'arrête jamais vraiment. Il finit ainsi par perdre la mesure et par s'attacher définitivement une charge qui le dépasse puis l'écrase.
Théophane Leroux parsème son récit de références spirituelles, culturelles et littéraires (mention spéciale à Brassens, le plus attachant de tous les anticléricaux !), toujours avec beaucoup de justesse. Certains passages sont très beaux, j'ai été touchée par la méditation sur l'étoile lorsqu'il comprend qu'ouvrier viticole n'est pas sa destination finale, qu'il lui faut repartir : "Il me faut me réjouir d'une très grande joie, comme l'ont fait les mages lorsque l'astre reparut à leurs yeux, alors qu'ils étaient à l'arrêt. Et accepter, et oser se remettre en route. Je sais que la lumière réapparaît quand on en a besoin."
Lorsque j'ai débuté ma lecture, étant moi-même passionnée par la spiritualité monastique et par la théologie catholique, j'avais l'impression d'avancer en terrain connu, de ne pas vraiment être surprise. Mon expérience étant très similaire à celle de l'auteur, j'avais l'impression de ne pas être la cible, surtout dans le premier tiers de l'ouvrage. La suite en revanche m'a fait beaucoup de bien et a exprimé, en des mots clairs, certaines de mes réflexions intimes. L'envol final est splendide, quoi de mieux, pour exalter le retour à la terre, que le chant de l'alouette ?
- Brassens à rebrousse-poil
- Un avant-goût de paradis ! Guide des produits monastiques avec Bénédicte de Saint-Germain
- Mission 2CV. 2 religieuses et 2 journalistes annoncent l'Évangile sur la route de Saint-Tropez avec Samuel Pruvot
- L'année sauvage de Mark Boyle
- L'homme des îles de Tomás O'Crohan
- La Condition ouvrière Simone Weil


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire