Mon deuil m'engloutit par vagues, que vient souvent déclencher quelque chose de banal. Je suis capable de vous parler sans ciller de la période où j'ai vu les cheveux de ma mère tomber par poignées dans la baignoire, ou bien des cinq semaines passées à camper dans sa chambre d'hôpital. Mais croisez-moi chez H Mart, face à un gosse qui galope dans les rayons brandissant un long sachet en plastique transparent de ppeontwigi dans chaque main, et je craque. Ces mini-Frisbees de riz soufflé représentent toute mon enfance - époque heureuse où ma mère était encore là.
En lisant ce livre, j'ai eu l'impression d'écouter une amie se confier sur ce qu'elle avait de plus intime. Les souvenirs et les anecdotes s'enchaînent sans intention apparente de déguiser ou de se donner le beau rôle. Michelle Zauner présente toujours son point de vue, même si elle a conscience d'être injuste ou imprécise. C'est notamment le cas lorsqu'elle présente sa relation avec son père. Je suis admirative de sa lucidité. Lorsque son père lui dit qu'il sait très bien qu'elle aurait préféré que ce soit lui qui soit atteint d'un cancer et non sa mère (et que d'ailleurs il l'aurait préféré aussi), elle transcrit sa réponse : "Non, [...] même si au plus sombre de mon cœur c'était exactement ce que je pensais". Michelle Zauner nous invite dans sa part la plus cachée, la plus intérieure : elle dévoile les doutes qui la fondent et la menacent en même temps.
Ce livre, ce n'est pas l'histoire de sa mère, c'est l'histoire de Michelle Zauner, sa quête initiatique d'elle-même. Certaines expressions pour parler de l'amour maternel tel qu'elle l'a vécu dans son enfance sont splendides :
C'était un amour brutal, d'une force industrielle. Un amour musclé qui ne laisse pas de place à la moindre faiblesse. L'amour qui voit ce qui est mieux pour vous avec dix coups d'avance et qui se fiche que vous ayez mal en attendant.
Une phrase de sa mère revient comme un leitmotiv dans le récit : "garde tes larmes pour quand ta mère sera morte". Michelle apprend plus tard que cette phrase, sa mère la tenait en réalité de sa propre mère. D'ailleurs, elle raconte précisément le moment où sa mère a appris le décès de la sienne, Halmoni.
Ma mère est revenue des funérailles dévastée. Recroquevillée par terre, la tête secouée de sanglots sur les genoux de mon père assis sur le canapé pour partager sa peine, elle poussait ce gémissement si typiquement coréen et ne cessait d'appeler "Umma, umma".
Ce gémissement coréen, Michelle le sortira de ses propres entrailles au moment du décès :
Umma ! Umma ! Ce même mot que ma mère répétait à la mort de la sienne. Un sanglot coréen, guttural, profond et primaire. Ce même son que j'avais entendu dans les films coréens et les K-dramas, le son que faisait ma mère lorsqu'elle pleurait sa mère et sa sœur. Un vibrato douloureux qui se fracassait en un staccato de noires, descendant dans les graves comme on dégringole dans une volée de petites marches.
J'ai été très touchée par ce passage, lorsqu'elle rappelle qu'en tant que métisse, bercée à la naissance par le son de deux langues son premier mot était en quelques sortes deux fois "maman". La première fois en coréen et la seconde fois en anglais.
On reconnaît ici les termes employés par une musicienne. Elle entendra d'ailleurs ce gémissement à nouveau, lorsque sa tante l'émettra à l'annonce de la mort de Chongmi. Cette vocation semble d'ailleurs, en partie liée à l'expérience du deuil. En effet, Michelle et son père se rendent en voyage au Vietnam après le décès de Chongmi, alors qu'ils se sont cruellement disputés, Michelle se rend dans un bar où elle rencontre une jeune femme avec qui elle improvise un karaoké. C'est la première personne à qui elle révèle que sa mère est morte et cette dernière lui répond "tu devrais chanter". Plus loin dans son récit, elle décrit le succès de son groupe Japanese Breakfast (qui lui permettra d'ailleurs de faire une série de concerts en Asie et notamment à Séoul) et s'imagine que sa maman, qui s'active probablement au paradis, n'y est pas pour rien...
Je m'attendais finalement à trouver davantage de référence à la cuisine, mais en réalité, elles sont profondément structurelles. Il y en a beaucoup au début, lorsque Michelle décrit son enfance et le quotidien de sa maman mais ensuite le thème culinaire ne revient pleinement qu'à la découverte de la chaîne YouTube de Maangchi. Cette chaîne permet à Michelle d'apprendre toutes les recettes traditionnelles coréennes qu'elle avait souhaité faire à sa maman à la fin de sa vie (ce qui était très difficile, parce les nausées empêchaient Chongmi de manger...). C'est une étape essentielle dans sa quête initiatique. J'ai une tendresse infinie pour cette démarche et pour le moment où Michelle raconte la première fois qu'elle fait du kimchi. Maangchi devient un mentor, un double de sa maman en lui apprenant ce que cette dernière n'a pas eu le temps de lui transmettre : "Comme maman, baguettes dans une main, ciseaux dans l'autre, elle découpait le galbi et les nouilles froides du naengmyeon avec une précision ambidextre toute coréenne". D'ailleurs, plus tard, la boucle sera bouclée car c'est dans le frigo à kimchi de sa mère que Michelle retrouvera conservés tous les albums de famille.
Le kimchi devient une métaphore du deuil et de la transmission, métaphore remarquable et absolument inattendue :
Je croyais jusqu'alors que la fermentation était la mort sous contrôle. Si on la laisse seule dans son coin, une tête de chou moisit et se décompose. Elle pourrit, devient immangeable. Mais conservée dans la saumure, le cours de sa putréfaction est altéré. [...] Le chou vieillit. Sa couleur et sa texture changent. Sa saveur devient plus aigre, plus âpre. Il existe dans le temps et se transforme. Alors ce n'est pas vraiment le contrôle de la mort, mais l'expérience d'une autre vie. Tous ces souvenirs que j'avais en réserve, je ne pouvais pas les laisser moisir. [...] La culture que nous partagions était active, effervescente dans mes entrailles et dans mes gènes, il fallait que je m'en empare, que je la nourrisse afin qu'elle ne meure pas en moi. Afin que je puisse la transmettre un jour. [...] J'étais ce qu'elle avait laissé derrière elle. Si je ne pouvais pas être avec ma mère, je l'incarnerais.
Cette image de l'incarnation est particulièrement belle et touchante. Elle dévoile l'amour infini que Michelle Zauner a pour sa mère et nous invite, nous tous, à aimer et à honorer notre maman si nous avons la chance de l'avoir encore avec nous.
Alors, c'est peut-être une coïncidence, ou peut-être pas, mais je publie cette chronique le jour de la fête des mères, le 31 mai 2026. Si vous lisez cette chronique, prenez le temps d'envoyer un petit message pour votre maman, ou de lui adresser une petite prière si elle est au ciel. Je t'aime maman !
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