dimanche 31 mai 2026

Pleurer au supermarché de Michelle Zauner

Critique de Pleurer au supermarché de Michelle Zauner


Résumé :
Quatrième de couverture : Musicienne accomplie, new-yorkaise, amoureuse : à trente ans, tout semble sourire à Michelle, la chanteuse du groupe Japanese Breakfast. Pourtant, il lui arrive de pleurer au supermarché devant des boîtes de raviolis asiatiques. Depuis qu'elle a perdu sa mère, Michelle est bouleversée par des souvenirs qu'elle a longtemps fuis : ceux de cette figure maternelle coréenne si différente et exigeante, dont l'amour s'exprimait surtout à travers la cuisine. Avec pour fil rouge la gastronomie, Michelle raconte son enfance américaine, les vacances à Séoul, les tensions de l'adolescence, puis la maladie et le deuil impossible. C'est en se plongeant dans les recettes de sa mère qu'elle commence enfin à se réconcilier avec un pan de son histoire.
Tout juste au seuil de sa vie d'adulte, Michelle Zauner doit faire face au cancer de sa mère et très peu de temps après, à sa mort. Elle décède le 18 octobre 2014, à cinquante-six ans. Les lourds protocoles de soin, les séjours à l'hôpital, les fatigues, les empreintes sur le corps n'auront pas permis à Chongmi, sa maman, de repousser la maladie. Ce récit autobiographique revient sur la difficile expérience du deuil et de la disparition d'un modèle à un âge où Michelle devient une femme et construit sa propre vie. Cette thématique vient croiser celle de l'identité puisque Michelle est née à Séoul d'une mère coréenne et d'un père américain. Comment pleinement recevoir cet héritage coréen alors que le passeur a disparu et qu'elle s'est pleinement installée aux États-Unis ? De l'adolescence difficile à l'âge adulte, ce texte est une magnifique ode à l'amour filial.

Michelle Zauner et sa maman Chongmi

Mon avis :
    J'ai acheté cet ouvrage sur un coup de tête à la Comédie du Livre 2026 à Montpellier. Le titre m'a immédiatement interpelée et m'a rappelée une conversation que j'avais eu avec un soldat du 17RGP (17e Régiment du Génie Parachutiste) à Montauban. Nous parlions du PTSD (Post-Traumatic Syndrome) et il me disait que quelques jours après son retour de mission, sa femme lui avait demandé de faire un crochet dans un supermarché pour acheter des corn-flakes pour sa fille. Arrivé sur place, il était resté planté devant le rayon, sidéré par le choix qui s'offrait à lui, plusieurs dizaines de références différentes pour un même produit. Saturé et pris de panique, il s'était assis au sol et s'était mis à pleurer. Ce qui lui était soudainement apparu, c'était l'absurdité, le vide incroyable de nos vies alors qu'il existait tant de souffrances et tant de véritables manques ailleurs sur cette terre. Il pensait aussi à ses amis, toujours déployés en mission et luttant contre un quotidien difficile.
    Le deuil de Michelle Zauner est extrêmement touchant : elle perd sa mère très jeune à un âge où elles commençaient à peine à s'apprivoiser l'une l'autre et elle perd dans un même temps le pont qui la reliait à son histoire coréenne. L'angle choisi, celui de la gastronomie, pourrait sembler étonnant. En réalité, il ne l'est pas du tout. Il est en effet classique de relier l'amour maternel à la nourriture, d'autant plus lorsqu'il s'agit d'une cuisine étrangère. Le décès d'une personne proche engage toujours une expérience du manque terriblement matérielle et incarnée. Nous entendons sa voix au milieu des conversations, le bruit de ses pas dans le couloir, son parfum à l'angle d'une rue, les mots ou les expressions familières... et tout cela est, à chaque fois, comme un peu de sel dans le cœur. Cela me rappelle une exposition, vue il y a des années, sur le deuil des femmes de marins en Bretagne. L'une d'entre elles racontait qu'elle avait été saisie, quelques jours après l'annonce de la mort de son mari, de trouver dans le frigo "les haricots verts que nous avions achetés ensemble la semaine dernière au marché". La présence de ces haricots verts éveillait une douleur cruelle : il était dans l'ordre des choses de les manger tous les deux, ensemble. Il n'était pas dans l'ordre des choses que ces haricots verts lui signalent dans un même temps que son mari était présent il y a peu et qu'il ne serait plus jamais là. Je pense que c'est parfaitement ce que Michelle Zauner décrit dans son témoignage :
Mon deuil m'engloutit par vagues, que vient souvent déclencher quelque chose de banal. Je suis capable de vous parler sans ciller de la période où j'ai vu les cheveux de ma mère tomber par poignées dans la baignoire, ou bien des cinq semaines passées à camper dans sa chambre d'hôpital. Mais croisez-moi chez H Mart, face à un gosse qui galope dans les rayons brandissant un long sachet en plastique transparent de ppeontwigi dans chaque main, et je craque. Ces mini-Frisbees de riz soufflé représentent toute mon enfance - époque heureuse où ma mère était encore là.

    En lisant ce livre, j'ai eu l'impression d'écouter une amie se confier sur ce qu'elle avait de plus intime. Les souvenirs et les anecdotes s'enchaînent sans intention apparente de déguiser ou de se donner le beau rôle. Michelle Zauner présente toujours son point de vue, même si elle a conscience d'être injuste ou imprécise. C'est notamment le cas lorsqu'elle présente sa relation avec son père. Je suis admirative de sa lucidité. Lorsque son père lui dit qu'il sait très bien qu'elle aurait préféré que ce soit lui qui soit atteint d'un cancer et non sa mère (et que d'ailleurs il l'aurait préféré aussi), elle transcrit sa réponse : "Non, [...] même si au plus sombre de mon cœur c'était exactement ce que je pensais". Michelle Zauner nous invite dans sa part la plus cachée, la plus intérieure : elle dévoile les doutes qui la fondent et la menacent en même temps.

    Ce livre, ce n'est pas l'histoire de sa mère, c'est l'histoire de Michelle Zauner, sa quête initiatique d'elle-même. Certaines expressions pour parler de l'amour maternel tel qu'elle l'a vécu dans son enfance sont splendides :

C'était un amour brutal, d'une force industrielle. Un amour musclé qui ne laisse pas de place à la moindre faiblesse. L'amour qui voit ce qui est mieux pour vous avec dix coups d'avance et qui se fiche que vous ayez mal en attendant.

    Une phrase de sa mère revient comme un leitmotiv dans le récit : "garde tes larmes pour quand ta mère sera morte". Michelle apprend plus tard que cette phrase, sa mère la tenait en réalité de sa propre mère. D'ailleurs, elle raconte précisément le moment où sa mère a appris le décès de la sienne, Halmoni.

Ma mère est revenue des funérailles dévastée. Recroquevillée par terre, la tête secouée de sanglots sur les genoux de mon père assis sur le canapé pour partager sa peine, elle poussait ce gémissement si typiquement coréen et ne cessait d'appeler "Umma, umma".

    Ce gémissement coréen, Michelle le sortira de ses propres entrailles au moment du décès :

Umma ! Umma ! Ce même mot que ma mère répétait à la mort de la sienne. Un sanglot coréen, guttural, profond et primaire. Ce même son que j'avais entendu dans les films coréens et les K-dramas, le son que faisait ma mère lorsqu'elle pleurait sa mère et sa sœur. Un vibrato douloureux qui se fracassait en un staccato de noires, descendant dans les graves comme on dégringole dans une volée de petites marches.

    J'ai été très touchée par ce passage, lorsqu'elle rappelle qu'en tant que métisse, bercée à la naissance par le son de deux langues son premier mot était en quelques sortes deux fois "maman". La première fois en coréen et la seconde fois en anglais

    On reconnaît ici les termes employés par une musicienne. Elle entendra d'ailleurs ce gémissement à nouveau, lorsque sa tante l'émettra à l'annonce de la mort de Chongmi. Cette vocation semble d'ailleurs, en partie liée à l'expérience du deuil. En effet, Michelle et son père se rendent en voyage au Vietnam après le décès de Chongmi, alors qu'ils se sont cruellement disputés, Michelle se rend dans un bar où elle rencontre une jeune femme avec qui elle improvise un karaoké. C'est la première personne à qui elle révèle que sa mère est morte et cette dernière lui répond "tu devrais chanter". Plus loin dans son récit, elle décrit le succès de son groupe Japanese Breakfast (qui lui permettra d'ailleurs de faire une série de concerts en Asie et notamment à Séoul) et s'imagine que sa maman, qui s'active probablement au paradis, n'y est pas pour rien...

    Je m'attendais finalement à trouver davantage de référence à la cuisine, mais en réalité, elles sont profondément structurelles. Il y en a beaucoup au début, lorsque Michelle décrit son enfance et le quotidien de sa maman mais ensuite le thème culinaire ne revient pleinement qu'à la découverte de la chaîne YouTube de Maangchi. Cette chaîne permet à Michelle d'apprendre toutes les recettes traditionnelles coréennes qu'elle avait souhaité faire à sa maman à la fin de sa vie (ce qui était très difficile, parce les nausées empêchaient Chongmi de manger...). C'est une étape essentielle dans sa quête initiatique. J'ai une tendresse infinie pour cette démarche et pour le moment où Michelle raconte la première fois qu'elle fait du kimchi. Maangchi devient un mentor, un double de sa maman en lui apprenant ce que cette dernière n'a pas eu le temps de lui transmettre : "Comme maman, baguettes dans une main, ciseaux dans l'autre, elle découpait le galbi et les nouilles froides du naengmyeon avec une précision ambidextre toute coréenne". D'ailleurs, plus tard, la boucle sera bouclée car c'est dans le frigo à kimchi de sa mère que Michelle retrouvera conservés tous les albums de famille.

La recette de doenjang-jjigae par Maangchi.

    Le kimchi devient une métaphore du deuil et de la transmission, métaphore remarquable et absolument inattendue :

Je croyais jusqu'alors que la fermentation était la mort sous contrôle. Si on la laisse seule dans son coin, une tête de chou moisit et se décompose. Elle pourrit, devient immangeable. Mais conservée dans la saumure, le cours de sa putréfaction est altéré. [...] Le chou vieillit. Sa couleur et sa texture changent. Sa saveur devient plus aigre, plus âpre. Il existe dans le temps et se transforme. Alors ce n'est pas vraiment le contrôle de la mort, mais l'expérience d'une autre vie. Tous ces souvenirs que j'avais en réserve, je ne pouvais pas les laisser moisir. [...] La culture que nous partagions était active, effervescente dans mes entrailles et dans mes gènes, il fallait que je m'en empare, que je la nourrisse afin qu'elle ne meure pas en moi. Afin que je puisse la transmettre un jour. [...] J'étais ce qu'elle avait laissé derrière elle. Si je ne pouvais pas être avec ma mère, je l'incarnerais.

    Cette image de l'incarnation est particulièrement belle et touchante. Elle dévoile l'amour infini que Michelle Zauner a pour sa mère et nous invite, nous tous, à aimer et à honorer notre maman si nous avons la chance de l'avoir encore avec nous.

    Alors, c'est peut-être une coïncidence, ou peut-être pas, mais je publie cette chronique le jour de la fête des mères, le 31 mai 2026. Si vous lisez cette chronique, prenez le temps d'envoyer un petit message pour votre maman, ou de lui adresser une petite prière si elle est au ciel. Je t'aime maman !


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