Personne ne pourra effectuer à notre place le difficile parcours de l'apprentissage. Et, s'il n'est pas le résultat d'une puissante motivation intime, le plus prestigieux des diplômes qu'il soit possible d'obtenir avec de l'argent n'apportera aucune connaissance véritable et n'entraînera aucune authentique métamorphose de l'esprit.
Ce thème de la métamorphose est très important en lien avec celui de la connaissance. Selon une image humaniste, l'Homme est une pierre d'attente creusée, façonnée, limée par la fréquentation assidue de la culture classique. Cet exercice est difficile car il suppose une perte et implique une forme de douleur. Par ailleurs, les bénéfices applicables d'un tel travail ne sont jamais immédiats ni facilement quantifiables. Je ne résiste pas au plaisir de citer un bel essai de Zbigniew Herbert, poète et essayiste polonais (1924-1998) intitulé "La petite âme" et qui traite précisément de cette force des classiques :
Une opinion fausse veut que la tradition soit une forme d'héritage que l'on reçoit mécaniquement, sans effort. C'est pourquoi ceux qui sont opposés à la succession et aux privilèges indus s'insurgent contre la tradition. Alors qu'en fait, tout contact avec le passé exige un effort, du travail, s'avère ingrat et difficile, car notre petit "moi" grince et s'en défend. J'ai toujours souhaité croire que les grandes œuvres de l'esprit étaient plus objectives que nous. Et ce sont elles qui nous jugeront. Quelqu'un a dit fort justement que ce n'est pas nous qui lisons Homère, regardons les fresques de Giotto, écoutons Mozart, mais Homère, Giotto et Mozart qui nous regardent, nous écoutent et constatent notre vanité et notre bêtise. Les pauvres utopistes, les débutants de l'histoire, les incendiaires de musées, les liquidateurs du passé sont pareils à ces insensés qui détruisent les œuvres d'art car ils ne peuvent leur pardonner leur calme, leur dignité et leur froid rayonnement. (Zbigniew Herbert, Le Labyrinthe au bord de la mer, "La petite âme", Le Bruit du temps, 2011, p. 123).
Le parallèle avec le texte de Nuccio Ordine est ici très clair. Ce dernier affirme en effet, après avoir cité les destructions d'œuvres d'art conduites en Chine, à Alexandrie, à Berlin ou encore en Afghanistan : "Autant d'œuvres inutiles et désarmées, silencieuses et inoffensives, mais dont la simple existence est perçue comme une menace". Ce qui est cruel néanmoins c'est qu'aujourd'hui, les classiques ne font plus peur : avoir peur c'est reconnaître la puissance de quelque chose ou de quelqu'un. Aujourd'hui les classiques provoquent l'indifférences au mieux car dans la plupart des cas ils n'existent tout simplement pas pour les gens. Autant dire que j'en conçois une grande peine et il y a là quelque chose de menaçant.
D'autres échos entre les essais d'Herbert et celui de Nuccio Ordine se font aussi entendre, notamment lorsqu'ils traitent de l'enseignement du latin et du grec. Dans L'Utilité de l'inutile, l'essayiste cite des propos de Julien Gracq datés du 5 février 2000 : "Outre leur langue maternelle, les collégiens apprenaient jadis une seule langue, le latin ; moins une langue morte que le stimulus artistique incomparable d'une langue entièrement filtrée par une littérature". Aujourd'hui cet enseignement est en déclin partout et bien souvent, il ne s'agit plus d'enseigner la langue mais de vagues notions de culture latine et grecque. Herbert livre encore cette belle défense du latin et du grec dans l'essai "La leçon de latin" :
À cette époque, personne (ou presque personne) ne remettait en cause l'utilité de l'apprentissage des langues classiques à l'école. Personne non plus ne nous promettait de bénéfices matériels, découlant de la lecture de Platon ou de Sénèque dans l'original. C'était simplement un exercice de l'esprit et une preuve de caractère, parce qu'il fallait se débattre avec des choses difficiles. Je me demande encore, car personne ne l'a encore démontré, si ce n'était pas un exercice bien meilleur que la résolution d'équations du premier degré. (Herbert Zbigniew, op. cit., "La leçon de latin", p. 235).
Herbert relève bien ici l'absence de "bénéfices matériels", au cœur du sujet traité par l'essai de Nuccio Ordine. (Je suis tout à fait désolée mais cette chronique, dans une folie imitative, ne résiste pas à la tentation d'aller picorer dans d'autres textes comme le font nos essayistes...). Pas de bénéfice donc, l'important est de jouir de la quête comme nous le rappelle notre frère Montaigne en utilisant la métaphore de la chasse avec une grande pertinence :
L'agitation et la chasse est proprement de notre gibier, nous ne sommes pas excusables de la conduire mal et impertinemment - de faillir à la prise, c'est autre chose. Car nous sommes nés à quêter la vérité, il appartient de la posséder à une plus grande puissance. [...] Le monde n'est qu'une école d'inquisition. Ce n'est pas à qui mettra dedans, mais à qui fera les plus belles courses (Les Essais, III, 8, citation de Nuccio Ordine).
Montaigne est très présent dans l'ouvrage, cela n'est pas étonnant car il y a une parenté entre la démarche de Nuccio Ordine et la sienne. L'omniprésence des citations qui sont comme "essayées" et "mises à l'épreuve" du réel ; la conférence avec le lecteur ; l'observation parfois distante du monde mais le profond bonheur de la fréquentation de l'art... voilà qui relève de thématiques communes mais aussi de l'application d'une méthode d'essayiste.
Dans certaines pages très pertinentes, Nuccio Ordine fustige la culture de l'extrait. Même les meilleurs étudiants des grandes universités ne prennent plus le temps de lire entièrement un ouvrage classique : "Les élèves et les étudiants passent de longues années dans leurs salles de cours au lycée ou à l'université sans jamais lire en entier les grands textes fondateurs de la culture occidentale. Ils se nourrissent surtout d'anthologies, de manuels, de guides, de résumés, d'instruments "exégétiques" et "didactiques" de toutes sortes". Au collège en France, les élèves abordent aussi les grands textes sous des formes abrégées (souvent au détriment du sens et de l'harmonie de l'ensemble). Tout cela, comme le souligne l'essayiste, a un impact inquiétant sur le marché de l'édition qui consacre de moins en moins de fonds et de travaux à l'édition des textes classiques. Il cite d'ailleurs Les Belles Lettres comme une notable exception ("En France, la prestigieuse maison d'édition Les Belles Lettres résiste de toutes ses forces, en rencontrant toujours plus de difficultés pour trouver des collaborateurs capables de réaliser des éditions critiques des textes latins et grecs"). Il n'y a pas de plus belle illustration de cette résistance que la publication récente d'une édition de l'Odyssée d'Homère, par cette même maison alors qu'une adaptation cinématographique sort actuellement en salles par le réalisateur Christopher Nolan.
Cette édition illustrée et finement travaillée tant sur le plan critique qu'esthétique rejoint le travail de l'objet livre que l'on retrouve dans L'Utilité de l'inutile de Nuccio Ordine. Loin d'une démarche utilitaire, la maison d'édition a fait illustrer l'ouvrage par Scott Pennor's dans les tons rouges. Les titres de parties et les en-têtes sont également signalés en rouge alors que le texte est noir. Cela ne va pas sans évoquer les rubriques (rouges, comme des "rubis") que l'on trouvait dans les manuscrits médiévaux. Il serait facile de retourner à Nuccio Ordine la critique qu'il fait des œuvres abrégées et des florilèges puisqu'il fonde lui-même son propos sur une collection d'extraits. Ce serait oublier que cet ouvrage est un essai, il doit éprouver une matière, s'en saisir et la malaxer, la peser (exagium en latin signifier, juger, examiner, peser). Autrement dit, il s'agit d'une caractéristique générique. L'auteur nous offre aussi deux outils : d'abord une bibliographie très fournie qui indique au lecteur les références précises de tous les ouvrages mentionnés (de quoi nous donner assez d'élan pour nous ruer en librairie ou en bibliothèque) mais aussi l'article d'Abraham Flexner cité en intégralité en appendice. Nouveau clin d'œil à Montaigne qui concevait ses Essais comme "un écrin" pour contenir la publication du texte de son ami La Boétie : Le Discours de la servitude volontaire ou le Contr'un. Un beau geste de loyauté et de fidélité.
À cet égard, je tiens à mentionner la très belle postface écrite par Matteo Leta qui fait partie des ajouts de cette nouvelle édition. Matteo Leta était un étudiant de Nuccio Ordine et célèbre la belle relation maître-disciple qu'il a tissée avec ce dernier. Nuccio Ordine y est dépeint comme enseignant et comme chercheur : deux faces essentielles d'une même médaille et qu'il convient de ne jamais séparer. Mais il était aussi, on le comprend, un ami. Les remarques sur sa bibliothèque sont touchantes au-delà des mots :
Il pouvait aussi nous arriver d'être assis autour de la table du séjour, d'où l'on apercevait les rayons de la bibliothèque consacrés aux livres écrits par ses élèves, lesquels étaient placés juste à côté des siens, voire exactement au-dessus. Certes, toute sa maison n'était qu'une sorte de bibliothèque habitée, mais ce voisinage de ses ouvrages et de ceux de ses élèves n'était peut-être pas une coïncidence : il reflétait l'importance que Nuccio Ordine accordait à son rôle de maître.
Hommage d'autant plus touchant que Nuccio Ordine est décédé jeune en 2023. Il ne faut jamais oublier que les maîtres sont précieux et que la vie passe. Il évident que cette disparition tragique nous empêche d'entendre sa voix sur des questions d'actualité comme l'Intelligence artificielle (IA) générative mais aussi les grandes difficultés qui touchent les secteurs de la librairie et de l'édition. La lecture de cet essai était par moments difficile parce qu'étant de Montpellier, j'ai appris la fermeture définitive d'une librairie-institution de cette ville, la librairie Sauramps, tout juste survenue en juillet 2026. Elle faisait partie des lieux qui m'ont façonnée en tant que lectrice, depuis l'enfance (merci papa, merci maman).
L'essayiste aborde aussi le thème de la perte de mémoire progressive des peuples avec la disparition de la culture classique : "Nous aurons une humanité privée de mémoire qui perdra complètement le sens de sa propre identité et de sa propre histoire". Nous l'observons avec une acuité particulière dans le développement des idées complotistes. L'essayiste cite un extrait du Don Quichotte de Cervantès qui offre une belle définition de la vérité : "car la vérité, si fragile soit-elle, ne casse pas : elle surnage toujours au-dessus du mensonge, comme l'huile sur l'eau". Voilà de quoi ne jamais tuer l'espérance en nous.
J'ai apprécié l'éloge de la liberté présent dans cet essai : y compris dans le domaine de la religion, la liberté est absolument essentielle à toute quête de vérité. Dans le catholicisme, seul compte l'amour or il n'existe pas d'amour possible sans liberté. Dieu a donc créé l'Homme avec un libre-arbitre (ce qui peut avoir pour conséquence le refus de l'amour et le mal). "Il revient à la littérature de fournir un antidote au fanatisme et à l'intolérance. Il s'agit pour elle d'illustrer le fait que, même dans le domaine du divin, la possession d'une vérité absolue finit en réalité par détruire toute religion et toute vérité". À cet égard, merci à l'auteur d'avoir permis qu'on entende la voix de deux grands saints catholiques : Thomas More, célèbre auteur de l'Utopie, exécuté en martyr et John Henry Newman, proclamé docteur de l'Église par le pape Léon XIV en 2025.
J'aimerais clore cette étude par la mention d'une figure touchante qui traverse L'Utilité de l'inutile : la figure du fou, du chevalier errant. L'essayiste cite Tolstoï qui distingue les travailleurs pratiques et pragmatiques (qui le plus souvent ne laissent rien derrière eux) de ceux qui quêtent inlassablement dans le dénuement complet, comme le chien épuisé sous la bruine :
Il suffit d'ouvrir les yeux pour voir que les conquêtes de l'industrie qui ont enrichi tant d'hommes pratiques n'auraient jamais vu le jour si ces hommes pratiques avaient seuls existé, et s'ils n'avaient été devancés par des fous désintéressés qui sont morts pauvres, qui ne pensaient jamais à l'utile, et qui pourtant avaient un autre guide que leur caprice. (Tolstoï, cité par Nuccio Ordine).
Il est facile de le deviner, pour Nuccio Ordine, Don Quichotte est une image de lui-même mais aussi de son lecteur. Il nous invite à lancer la grande Quête. Il cite ainsi cette courageuse résolution du chevalier qui pensait que "ce dont notre monde avait le plus besoin, c'était de chevaliers errants, et qu'il fallait donc rétablir l'ordre de la chevalerie". Tous en selle donc et comme l'écrivait Montaigne, "à sauts et à gambades" !
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