mardi 25 août 2026

Trust de Hernan Diaz

Critique de Trust de Hernan Diaz


Résumé :
Quatrième de couverture : Années 1930. Wall Street traverse l'une des pires crises de son histoire et la Grande Dépression frappe l'Amérique. Un magnat de la finance, époux aimant d'une fille d'aristocrates, a su faire fortune. Le couple préfère vivre à l'écart de la haute société new-yorkaise. Tout semble si parfait chez les gens les plus heureux du monde... Pourtant, le vernis s'écaille, et le lecteur est pris dans un jeu de piste. Et si derrière les légendes américaines se cachaient d'autres destinées plus sombres et plus mystérieuses ?
Wall Street, krach boursier de 1929. L'économie mondiale est à genoux, les marchés deviennent fous et s'emballent durablement. Plusieurs dizaines d'années seront nécessaires pour confirmer l'effort de redressement. Que s'est-il passé ? Alors que tous les jeunes traders et boursicoteurs sont en état de sidération, un homme fait parler de lui. Comme s'il avait pressenti la chute imminente, il s'est employé très tôt à shorter massivement ses actifs : son profit est considérable, insolent, historique. L'accusation d'anti-patriotisme n'est pas loin, celle de fossoyeur et de charognard non plus. Mais un seul homme peut-il vraiment avoir une telle influence sur le marché, cette entité organique, presque animale et résolument indomptable ? L'homme est mystérieux et insaisissable : pourra-t-on un jour raconter son histoire ?

Hernan Diaz

Mon avis :
    La Bourse est le milieu de la finance font partie de mes intérêts particuliers depuis un certain temps. C'est un univers qui m'intrigue et qui stimule ma réflexion. J'avais beaucoup apprécié la lecture de The Big Short de Michael Lewis qui a été adapté au cinéma. J'ai donc décidé de profiter de ma box littéraire Kube du mois de juin pour demander une lecture en rapport avec la Bourse et le milieu de la haute finance. Je souhaitais un texte réaliste qui puisse s'attacher à cartographier ce milieu si particulier. Je n'avais jamais entendu parler de Trust d'Hernan Diaz (Prix Pulitzer 2023) et j'ai été conquise par cette recommandation !
    La forme de ce roman est très singulière, elle joue avec différents niveaux de mises en abyme et avec le topos du manuscrit trouvé. Le roman contient quatre grandes parties qui sont autant de tentatives de raconter l'histoire du couple Bevel. Ces récits d'auteurs variés témoignent d'une variété générique : roman à révélations, autobiographie, auto-fiction ou journal intime... Tous détiennent probablement une part de vérité, mais laquelle ? Ce jeu choral est extrêmement abouti et plonge le lecteur dans une série de dévoilements fascinante. Cette structure permet de donner la parole à plusieurs narrateurs différents : chacun a son propre style tantôt romancé, tantôt technique voire poétique avec des passages qui s'apparentent à du courant de conscience (stream of consciousness). J'ai apprécié cette variété, très bien gérée par l'auteur. Le roman se construit comme un palimpseste qui superpose des strates : certains portraits comme celui d'Andrew et de Mildred Bevel sont répétés selon des points de vue parfois opposés ou en tout cas très fortement divergents. Cela confère au roman une aura mystérieuse et nous contraint à assembler les pièces d'un puzzle dont nous ne connaissons pas encore le dessin. L'auteur excelle à retranscrire les atmosphères intérieures feutrées qui ne se dévoilent habituellement jamais au quidam. C'est le cas lorsque nous découvrons la maison de Benjamin Rask (alias fictif d'Andrew Bevel) dans le regard de la jeune Helen Brevoort (alias fictif de Mildred Howland) :
Plus elle s'éloignait du vacarme de la soirée et de la décoration clinquante de Sheldon, plus la maison changeait. Elle entra dans un monde ordonné, discret. Il émanait du silence une confiance paisible, comme s'il savait que toujours, et sans trop d'efforts, il l'emporterait. La légère fraîcheur dans l'atmosphère charriait aussi une senteur. Ce n'étaient pas les gages flagrants de richesse qui l'impressionnaient - les immanquables peintures à l'huile hollandaises, les constellations de lustres français, les vases chinois poussant comme de champignons dans chaque coin. Elle était touchée par les plus petites choses. Une poignée de porte. Une chaise sans prétention dans un sombre recoin. Un sofa et le vide autour. Ils en appelaient à elle de toute l'intensité de leur présence. C'étaient des objets plutôt communs, mais il s'agissait de pièces authentiques, des originaux dont s'inspiraient les copies imparfaites qui encombraient le monde.

    Le roman établit une frontière nette entre le milieu du public et des mondanités et celui de l'intérieur intime. Il montre bien comment l'image sociale relève d'une construction méthodique, pensée à la manière d'un plan de bataille. Andrew Bevel, roi de la finance dont la main a acquis une sorte de toute puissance sur les marchés, est entouré d'une aura de mystère. Il n'aime pas participer au jeu social et plus il s'en extrait, plus la fascination qu'il provoque grandit :

Il s'inscrivit dans plusieurs clubs, comités, organisations caritatives et autres associations où on le vit rarement. Tout ceci, il le fit avec déplaisir. Mais le déplaisir eût été encore plus grand si on l'avait pris pour un "original". En définitive, il devint un homme fortuné jouant le rôle d'un homme fortuné. Que les circonstances coïncident avec son costume ne le rassérénait guère.    

Wall Street

    Andrew Bevel est présenté comme un génie, doté d'une inspiration presque surnaturelle qui lui permet de prédire les évolutions des marchés. Autant dire qu'il s'agit du rêve de tout trader, mais aussi de quelque chose de rigoureusement impossible. Le lecteur le devine, il y a une explication rationnelle à tout cela et elle n'est pas forcément heureuse... Si les circonstances difficiles de la vie et les deuils semblent glisser sur Andrew Bevel sans lui arracher la moindre douleur, l'entrée dans sa vie de Mildred, sa femme, va introduire une faille. Sa destinée à elle est déjà marquée par la perte douloureuse puisque son père chéri, versé dans l'ésotérisme, semble progressivement atteint par une folie maniaque : "les efforts qu'elle faisait pour le comprendre étaient sincères et fondés sur l'espoir que, en trouvant la moindre parcelle de sens, le moindre fil, elle serait en mesure de s'y cramponner et de sortir son père de ce dédale". La relation des époux Bevel est marquée par l'admiration intellectuelle mutuelle : "Dès les premiers temps de leur relation, ils avaient mutuellement admiré leur intelligence, au-delà de cela, leur capacité à comprendre les silences et les espaces vides que tous deux affectionnaient tant". Très rapidement, Mildred se lance dans des activités philanthropiques centrées sur la valorisation de la musique, de la culture et sur la recherche concernant les maladies mentales. Tous deux mal à l'aise en société, ils trouvent la parade idéale en organisant des concerts chez eux : cette activité leur permet de réunir du monde (ce qui est socialement attendu de leur part) tout en leur permettant de ne pas avoir à jouer la comédie de leur siècle :
Ce qui avait démarré comme un compromis - les représentations musicales, apprirent-ils, étaient le moyen idéal d'être vus "en société" sans avoir à participer à d'ineptes discussions pour remplir les silences gênants - se transforma en passion. En prenant tous deux goût à la musique de chambre, ils transférèrent ce principe à leur propre relation. Ils organisèrent des récitals privés chez eux et, en ces occasions, pouvaient être ensemble, dans le silence, partageant des émotions dont ils n'étaient pas responsables et qui ne les concernaient pas directement. Précisément parce qu'ils étaient si contrôlés et détournés, ces moments étaient les plus intimes que Benjamin et Helen eussent vécus.

    Cet âge d'or sera partiellement rompu lors du krach boursier de 1929 : Andrew Bevel ayant en effet spéculé à la baisse, vendu nombre de positions et sécurisé son capital en achetant de l'or, il est tenu pour responsable de la chute des marchés. Wall Street s'est trouvé un bouc émissaire tout désigné, il vient littéralement se substituer à la main invisible d'Adam Smith pour étrangler l'économie américaine :

Impitoyablement, il avait renversé Wall Street, qu'il avait mis à sa botte avec son avalanche de ventes juste la veille du Jeudi noir. Tout - les distorsions sur le marché, l'incertitude, la tendance baissière conduisant à la vente panique, et finalement le krach qui ruinerait tant de gens - avait été manigancé par Rask. Derrière la main invisible, il y avait la sienne.

    Cela met en branle un mécanisme d'éviction systématique qui ressemble à ce que nous appelons aujourd'hui la cancel culture. Les fonds caritatifs de Mildred sont délaissés, les artistes parrainés ne répondent plus aux invitations... c'est une période de repli : "Durant les mois qui suivirent le krach, la maison fut vidée de son air, laissant place à un vide compact, strident". J'ai été touchée par le personnage d'Hélène, il s'agit de Mildred dépeinte par Harold Vanner (l'auteur de la biographie d'Andrew Bevel dépeint sous les traits de Benjamin Rask). Sa lente descente vers les enfers de la folie est irrémédiable et précisément décrite - quasiment en des termes médicaux comme si le lecteur était en mesure d'effectuer des observations cliniques. Benjamin Rask quant à lui, comparaît devant le Congrès, dans la position de l'accusé :

Ses réponses aux questions accusatoires et alambiquées des sénateurs se réduisaient, pour la plupart, à des "oui, monsieur le sénateur" et "non, monsieur le sénateur", mais confirmaient qu'il s'était effectivement débarrassé de ses supports d'investissement les plus volatils au cours des mois ayant précédé l'effondrement, qu'il avait inondé le marché d'ordres de vente la veille du Jeudi noir et que, de manière assez spectaculaire, il avait vendu à découvert ses positions en prévision du krach qui s'était ensuivi. Malgré la rhétorique enflammée des gens qui l'interrogeaient, il était évident que rien de ce qu'il avait fait n'était illégal.

    Nous retrouvons ici une réflexion importante conduite dans le roman : ce qui est légal est-il forcément moral ? La suspicion qui entoure la légitimité de toute fortune colossale invite constamment le lecteur à se demander ce qu'Andrew Bevel a bien pu faire de mal pour accumuler autant de succès. Pour le Sénat il est clair que ce sont les États-Unis qu'il a pillés.

Charging Bull, le Taureau de Wall Street (Arturo di Modica, 1989) et Fearless Girl, la fille sans peur (Kristel Visbal, 2017)

    Parallèlement, la maladie mentale d'Hélène met sa vie en danger (réclusion, anorexie...). Elle est donc internée dans un établissement de soins en Suisse. Malgré les expérimentations médicales et les ressources financières illimitées, elle y décède dans de grandes souffrances. Une nouvelle fois, le deuil ne l'atteint pas et le rend à son quotidien froidement rationnel et méthodique :
Le temps passant, Benjamin dut admettre un fait effroyable : la mort de Helen n'avait pas altéré sa vie. Rien, en substance, n'avait changé - il n'y avait qu'une différence d'échelle. Son deuil n'était qu'une version plus radicale de son mariage.
"Morning Sun" (1952), Edward Hopper, huile sur toile, Musée d'Art de Columbus

    Le récit biographique d'Harold Vanner s'achève ensuite précipitamment, indiquant que Benjamin Rask est devenu un homme clairement sur le déclin : "il avait perdu son flair, son aura mystique s'était évanouie". C'est précisément pour répondre à cette biographie qu'il juge mensongère, qu'Andrew Bevel décide d'écrire sa propre histoire en la dictant à une certaine Ida Partenza, embauchée pour l'occasion. C'est une fille d'imprimeur typographe d'origine italienne. Son père est un immigré anarchiste et elle lutte contre la pauvreté financière pour se faire une place à New York, même si elle a reçu une solide éducation et dispose d'une bonne culture. En mentant sur son nom et en faisant preuve d'audace, elle est embauchée comme sténographe rédactrice par Andrew Bevel. Le roman nous propose l'autobiographie qu'elle a contribué à rédiger ainsi qu'un texte dans lequel elle détaille toute la conduite de sa mission, depuis son embauche jusqu'au décès d'Andrew Bevel. Le roman a une forme tout à fait intéressante et novatrice puisqu'il enchâsse d'autres livres. L'autobiographie d'Andrew Bevel, intitulée Ma vie, est en réalité un manuscrit inachevé contenant toute son architecture de construction. Certaines parties sont carrément vides comme la section "apprentissage" :

 SECTION ENTIÈRE : "Une approche rationnelle des Affaires" ? Extension de certains modèles mathématiques développés sous la direction du prof. Keene. Adaptation de formules pour les affaires. Rendre accessible au lecteur moyen.

    Le texte contient des résumés, des directives sommaires comme "image mieux que 1 000 mots : reproduire ici le portrait de Mildred par Birley accroché à Fiesolana". Le lecteur peut passer dans la coulisse et avoir accès à la fabrique du texte (une collaboration entre Andrew Bevel et Ida Partenza). Il accède aussi aux intentions de l'auteur qui cherche à vulgariser l'univers de la finance et à délivrer sa vérité concernant sa femme, son couple et lui-même. Il revient notamment sur le krach de 1929 en faisant porter la responsabilité à la Réserve fédérale et aux boursicoteurs insouciants : "Des gens qui n'avaient jamais vu un téléscripteur boursier avant 1924 devenaient des experts financiers du jour au lendemain. Jamais "devenir riche" ne parut aussi facile. Personne ne s'inquiétait du fait que ces imprudents jeux d'argent sapaient les fondations de notre prospérité durement gagnée". Selon Andrew Bevel, son intervention lors du krach a même permis de limiter la casse, reprenant à son compte le mythe américain du Superman :

Mes initiatives ont sauvé l'industrie et les affaires américaines. J'ai protégé notre économie d'opérateurs moralement contestables et destructeurs de confiance. J'ai également protégé la libre entreprise de la présence dictatoriale du gouvernement fédéral. Ai-je tiré profit de ces initiatives ? Sans aucun doute. Mais, à long terme, notre nation aussi en tirera profit, libérée à la fois de la piraterie du marché et de l'intervention de l'État.

Krach boursier de 1929, Wall Street, debut de la Grande Dépression

     Andrew Bevel défend dans son autobiographie deux grandes idées fortes en réponse à la biographie d'Harold Vanner : d'abord l'intérêt personnel peut contribuer au bien commun ; ensuite sa femme n'a pas sombré dans la folie et n'est pas décédée suite à des expérimentations médicales. En préface à son livre, il rappelle : "Des rumeurs m'ont entouré la plus grande partie de ma vie. Je m'y suis accoutumé et je prends soin de ne jamais contredire les commérages et les légendes. Le démenti est toujours une forme de confirmation". Cet ouvrage étant inachevé, il se termine avec le chapitre "Héritage" et un "Testament philosophique" qui n'est pas rédigé. L'aporie est considérable. Par ailleurs, l'envol de ce chapitre est quasiment mystique et métaphysique : "Évangile de la Richesse, Individualisme américain, Le Chemin de la Richesse, L'Individu et Sa Volonté, etc."

    Les deux premières parties du roman s'achèvent ainsi. La seconde partie de l'ouvrage donne la parole à deux femmes : Ida Partenza, la sténographe rédactrice et Mildred Bevel, grâce à son journal intime. J'ai beaucoup aimé le personnage d'Ida. Le portrait de son père est également émouvant : l'éducation qu'il lui a donnée ou encore ses impressions d'affiches et de cartes de visite loufoques à destination de sa fille : Ida Partenza, dompte dix lions sauvages ; carte de visite d'Ida Partenza, Mezzo-soprano ; Ida Partenza, Météorologue. C'est aussi son père qui imprime son premier livre intitulé Sept Histoires. Cette relation m'a beaucoup touchée et je l'ai trouvée bien décrite avec ses joies et ses difficultés au fil du temps. L'ouvrage d'Ida Partenza s'intitule Un mémoire, remémoré, lui aussi est inachevé, selon les mêmes modalités que l'œuvre d'Andrew Bevel (ils sont donc tous deux composés par la même personne : Ida Partenza). L'image de la typographie qui force à adopter un autre angle de vue (voir les choses à l'envers) permet à Ida de comprendre ce milieu de la finance et de comprendre que la pièce maîtresse, celle qu'on tente d'effacer du récit, c'est Mildred Bevel. Ida a nettement conscience de participer à l'élaboration d'une fiction : "Il faut juste que vous ayez en tête sa gentillesse et son amour pour les arts. C'est ce qui doit prendre vie sur la page". Andrew insiste là-dessus à plusieurs reprises : "Mais, vraiment, c'est là-dessus qu'il faut mettre l'accent. Sa nature délicate. Sa fragilité. Sa gentillesse". Ida expérimente alors un conflit de loyauté : dire la vérité (mais d'où pourrait-elle la tirer ?) ou bien retranscrire la version d'Andrew : "À chaque paragraphe biffé ou phrase édulcorée mon sentiment de trahison s'exacerbait".

    Elle se résout finalement à inventer des pans entiers de l'histoire qu'Andrew s'approprie ensuite, pensant les avoir inventés lui-même (la passion de Mildred pour les fleurs, son amour des romans policiers...). Pour donner corps à son récit, elle s'inspire des romans ou encore de publicités : 

J'ai aussi cité des réclames, dont étaient essentiellement constitués ces magazines, vantant des produits de luxe dont je n'avais jamais entendu parler. Bevel se faisait conduire à travers New York dans une Maybach Zeppelin avec un moteur douze cylindres de type réacteur d'avion, mais il fonçait à 180 kilomètres à l'heure dans une Delage Super Sport quand il se rendait à Glen Cove, où mouillait son yacht diesel transatlantique de trois cents pieds, récemment convoyé depuis le bassin de radoub à Bath. Parfois il faisait la navette dans son avion Fokker, doté d'un salon et d'un bar, tout en sirotant des grands crus de Bordeaux.

    Finalement, Ida parvient à trouver le journal intime de Mildred, écrit sous forme fragmentaire, poétique et adoptant parfois le style du flux de conscience, surtout avec la progression de son cancer et son entrée en agonie. Nous comprenons alors que c'était précisément elle qui effectuait la synthèse entre le raisonnement mathématique et la beauté. S'opposent alors deux modèles : le haut financier "polymathe" que Benjamin Rask présentait comme le nouvel équivalent de l'homme de la Renaissance et la figure de la femme géniale à l'intuition poétique et mathématique phénoménale qu'on laisse s'éteindre dans l'ombre du "grand homme". Ce journal intitulé Futures montre à quel point Mildred était le véritable cerveau des opérations financières de son mari. Grâce à des métaphores musicales, elle parvient à tirer profit des failles du marché. Considérant les délais de passage des ordres par les agents de change, elle joue avec la saturation du marché pour anticiper les hausses, anticiper les baisses voire les organiser. "Cela définit la forme classique. De la musique qu'on n'a presque pas besoin d'écouter parce que son développement est rendu implicite par la forme. [...] Cette musique crée un inévitable futur pour elle-même".

    Le lecteur comprend alors l'ampleur de son génie. La gestion d'œuvres caritatives et de fonds philanthropiques n'étaient pas de simples divertissements mais permettaient son entrée en Bourse :

Début 1922, quand j'ai vu pour la 1re fois que la petite somme qu'il m'avait donnée pour la Phil. avait mieux fructifié que ses fonds à lui. Il a regardé ma comptabilité. M'a demandé que je lui explique. Des semaines plus tard, a dit qu'il avait essayé mon approche mais que les résultats étaient décevants. M'a montré son travail. Il avait simplement réitéré ce que j'avais fait mais à une bien plus grande échelle. Il avait escompté un impact sur le marché, oui, mais tout avait été fait avec un sens artificiel, inerte, de la symétrie. Les bonnes notes sans la moindre notion de rythme. Comme un piano mécanique. Je lui ai fait un nouveau schéma adapté à son volume d'échanges. Et ça a marché.

    Elle explique poétiquement la philosophie du short en bourse : "vendre à découvert c'est replier le temps sur lui-même. Le passé se fait présent dans le futur". Elle utilise à nouveau la métaphore musicale  "mon pari contre le marché était une fugue qui se lisait à l'envers et la tête en bas". Voilà pourquoi Andrew a "perdu son flair", après le décès de sa femme, il n'y avait plus personne à la barre : "La plupart des comptes rendus sur le krach sont, en général, corrects, hormis l'omission de mon nom. Je leur suis reconnaissante de cette unique erreur".

    Plus subtile, la métaphore de l'araignée et de la toile se développe aussi dans le journal de Mildred. Elle apparaît comme une femme prise au piège, étouffée dans son cocon tissé d'or. Ce piège se referme d'ailleurs sur elle en prenant la forme d'un cancer métastatique.

    Ce roman dont la forme est très originale et le thème absolument maîtrisé et fascinant m'a tenue en haleine pendant toute ma lecture. La vision de l'argent et du monde des hauts patrimoines développée par l'auteur me semble profondément juste et sa vision du monde me touche. Hernan Diaz nous offre finalement une méditation très fine sur l'argent et le pouvoir de la fiction. Je me plongerai prochainement dans le reste de son œuvre, c'est une certitude !


Du même auteur :
  • Au loin
  • Ply
Vous aimerez peut-être aussi :
  • The Big Short de Michael Lewis
  • Le Loup de Wall Street de Jordan Belfort
  • L'Argent d'Émile Zola

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire