"Aujourd'hui, ton prépuce a été coupé", a déclaré mon père, exprimant ce que tout le monde dans la pièce savait déjà. Les adultes adorent parler pour ne rien dire, leurs vies sont comme les propos qui sortent de leurs bouches, du temps perdu, rien d'autre. Mais soudain j'ai pressenti que, tout vides qu'ils étaient, ces mots préludaient à une sorte de décision à sens unique que mon père allait m'imposer. Il allait dire quelque chose, j'ai attendu. "Le temps est venu pour toi de devenir un enfant pieux".
Je ne sais pas pourquoi, ces quelques mots m'ont marquée, m'ont frappée même. Je suis très touchée par le sujet du fondamentalisme islamiste et du radicalisme religieux en général. Mon intérêt porte principalement sur les processus d'emprise communautaire et sur l'élan vital irréductible qui pousse les victimes à s'en affranchir, souvent en engageant leur intégrité et leur vie. Rappelons que l'apostasie est toujours passible de la peine de mort dans certains pays actuellement.
J'avais arrêté d'aller à la mosquée. J'avais arrêté de prier avec les autres. Je ne récitais plus la prière du soir avant d'aller me coucher. Sato Reang mangeait avec la main gauche - où est le problème ? -, et il rentrait chez lui sans dire bonjour. Si j'avais la flemme, je pissais contre un bananier sans me rincer après.
Cette alternance du "je" et du "il" contribue à une forme de dissociation des voix ce qui facilite la construction de Sato Reang comme personnage de conte. D'emblée, il refuse les préceptes orthopraxes de l'Islam qui s'appuient sur la Sunna prophétique (la Sunna est un ensemble de gestes et de traditions héritées du prophète de l'Islam, modèle absolu du croyant musulman sunnite). Par exemple, il faut saluer lorsqu'on entre dans une maison, même vide : cette salutation s'adresse aussi aux esprits des lieux. Il faut manger avec la main droite à l'imitation du prophète (la main droite est réservée pour les gestes nobles et la main gauche pour les gestes ignobles comme s'essuyer lorsqu'on est aux toilettes). Il faut aussi se laver après avoir fait ses besoins, faire ses ablutions (petites ou grandes) pour recouvrir l'état de pureté rituelle qui permet de prier. Ces habitudes "pieuses" sont un code communautaire commun, lisible par tous : quelqu'un qui mange de la main gauche se coupe volontairement du groupe. Dans le roman évoluent ainsi plusieurs catégories d'enfants : les enfants "pieux" symbolisés par Jamal (ils suivent scrupuleusement les préceptes de l'Islam et fréquentent la mosquée avec assiduité) ; les enfants "moyens", symbolisés par Ridwan (ils suivent sommairement les grandes obligations de l'Islam mais fréquentent aussi le marché, le cinéma et peuvent courtiser les filles) et enfin les enfants "perdus", symbolisés par Tongos (ils ne suivent pas les préceptes de l'Islam et sont marqués par la grande pauvreté, ils sont déscolarisés, mendient et volent dans les rues). Santo Reang évolue entre la catégorie des enfants moyens et celle des enfants pieux tout en rêvant du statut de Tongos qu'il assimile à une liberté totale.
Le soir, avant d'aller dormir, j'ai installé des pièges comme père avait coutume de le faire. Avec un appât de pâte d'arachide. Au matin, j'ai regardé du côté des chevrons. Une souris avait été prise au piège. Elle était presque morte. Quand je l'ai récupérée, ma petite sœur a commenté : "Tu es comme Papa, kakak." Non, je ne suis pas comme Papa. Je ne suis pas mon père. J'aurais voulu lui enfoncer le cadavre de la souris dans la bouche.
Cette ressemblance troublante nourrit un imaginaire du double et même de la possession démoniaque. Sato a l'impression que son père souhaite envahir son psychisme et son corps, comme un esprit ou un parasite. Alors que, machinalement, il va nourrir les poules comme son père avait l'habitude de le faire, il se fait la réflexion suivante : "je n'avais pas lieu de donner à manger à ces volatiles, j'aurais dû les laisser trouver eux-mêmes leur nourriture ou mourir de faim, et pourtant c'est bel et bien ce que j'étais en train de faire, comme mon père l'avait fait chaque matin durant ces longues années". La réaction de l'adolescent ne se fait pas attendre :
Et soudain, j'ai eu l'impression qu'il me possédait. J'ai jeté violemment la petite bassine par terre en m'écriant : "Va-t'en, Père ! Va-t'en ! Va-t'en !"
J'ai été particulièrement marquée par le moment du départ à la prière de l'aube. Selon un quotidien extrêmement routinier et millimétré, le père de Sato Reang le réveille à l'heure de la prière chaque matin, au levé du soleil, ils se rendent à la mosquée avant le début de la journée. Ces trajets sont décrits comme une sorte de catabase, dans un régime de semi-conscience. Le fils suit mécaniquement le père, y compris quand il ne sera plus là pour ouvrir la marche :
Comme s'il était relié à son corps par une corde, Sato Reang le suivait toujours. Si Pak Umar marchait plus vite, il marchait plus vite. S'il tournait à droite, il tournait aussitôt à droite. Si son honorable père avait décidé d'emprunter la voie des airs, il se serait envolé dans son sillage.
Ce passage révèle l'humour caractéristique de l'écriture souvent caustique d'Eka Kurniawan. Il dévoile aussi la force du conditionnement. L'étiquette de l'enfant pieux consiste en l'imposition servile d'un carcan normatif très contraignant : quasiment chaque geste et chaque heure de la journée s'en trouvent déterminés. Les activités centrales et essentielles sont la prière et la lecture du Coran. Ces deux tâches sont elles-mêmes répétitives.
La violence du père s'exprime en particulier dans deux épisodes : le moment où il tranche le ballon de son fils et le moment où il met le feu à une peluche en forme de singe, gagnée à la foire et offerte par Sato Reang à sa petite sœur. Ce sont deux passages sont essentiels car Sato, plus tôt dans le récit, s'est identifié au ballon de foot :
Déjà à cette époque, il m'était venu à l'esprit, assez vaguement, que ma vie d'enfant ne valait pas mieux que celle d'un ballon de foot. [...] C'était l'impression que j'avais étant enfant. Nous étions de simples balles. On me traînait, on me poussait, on me parlait, on me forçait à écouter ce qu'on avait à dire. Tu dois aller à l'école, tu dois aller à la mosquée.
Dans un tel cadre, la destruction du ballon par le père prend un sens très inquiétant. Elle est d'ailleurs décrite sous la forme d'un égorgement :
Sans un regard pour Sato Reang, les yeux rivés sur la balle, il l'a percée de la pointe de sa machette, puis égorgée devant son fils. Nyit-nyit-nyit, faisait la lame en découpant le plastique le long du sillon, dans un sifflement qui transperçait le crâne de Sato Reang avec une douleur lancinante et faisait se dresser les poils de sa nuque. Il éprouvait dans sa chair ce que la balle subissait, le corps que la machette découpait était le sien. Son corps et son âme. Il y avait à présent deux moitiés de ballon. Comme lui, Sato Reang se sentait éventré, béant, écartelé.
L'épisode du singe en peluche brûlé prend une valeur comparable car la peluche est une représentation cryptée de Sato Reang. Son nom signifie en effet "animal bruyant" en indonésien, exactement comme un singe : "Je n'étais plus seulement le ballon violet qu'on écartèle, mais aussi le jouet en peluche de ma petite sœur, en train de se calciner". C'est son père qui l'a nommé ainsi, de la même manière que le personnage principal de ses histoires de silat (art martial très pratiqué en Indonésie). Sato Reang a entendu des rumeurs confuses selon lesquelles son père rédigeait des aventures de silat sur une vieille machine à écrire réformée de l'administration. Sans toutefois mettre la main sur un manuscrit, les témoignages des uns et des autres lui permettent de découvrir que son personnage était nommé Sato Reang, "animal bruyant" : "mon père s'est souvenu du nom de son héros, et il a décidé de le transmettre à son descendant". C'est d'autant plus exceptionnel qu'il ne s'agit pas d'un prénom musulman. Par ailleurs, au début du roman, Sato Reang est décrit comme un animal laborieux, domestiqué par la force autoritaire du père : "J'étais incapable de lui résister, semblable à un buffle, la corde au cou, mené par son gardien".
Il n'est donc pas étonnant de constater que c'est précisément l'incendie du singe qui provoque la révolte de Sato Reang. Ce dernier laisse alors s'épanouir une passion pyromane : "il avait appris de son père comment éliminer quelque chose par le feu". Ces passages d'épanouissement de la violence sont parfois difficiles à lire. J'ai notamment été marquée par les épisodes qui mêlent l'enfance, le sentiment de liberté et l'épanchement d'une perversité sans limites. C'est le cas lorsque Sato Reang prend l'habitude de ne plus aller à la mosquée et qu'il prend plaisir à se soulager sur les étalages de fruits. L'exemple d'un chien, croisé dans la rue en train de faire pipi sur une portière de voiture, l'a inspiré pour cette série d'actes odieux. Ce parallèle entre l'insouciance de l'enfance et la jouissance du mal m'a perturbée. L'incendie prend aussi le visage de la vengeance : "que me faudrait-il incendier pour me débarrasser de ce père qui, tout mort qu'il était, restait présent en chaque chose ?"
Le roman oppose clairement deux imaginaires : un imaginaire du feu et un imaginaire de l'eau. L'eau est traditionnellement liée à la matrice maternelle, elle apparaît dans les rêves de Sato Reang dans lesquels la pleine mer est le symbole d'un espace de liberté infini. Le pêcheur, malgré son histoire d'amour tragique, figure également le personnage de l'homme accompli qui s'oppose à son père l'incendiaire (Sato Reang imagine d'ailleurs qu'il a mis le feu à ses manuscrits de silat).
La grande œuvre du père, c'est bien son fils, condamné à rejouer ses histoires d'aventures sous un format parodique mais condamné aussi à rejouer la rédemption du père qui a fini par "rentrer dans le rang" en renonçant à son activité littéraire.
Ce conte initiatique s'achève par une chute inattendue, un retournement de situation que je ne dévoilerai pas ici. Le lecteur aura tout le loisir de se demander : qui était vraiment embrigadé ? Sato Reang était-il véritablement l'enfant brimé et écrasé sous le poids des conventions communautaires qu'il s'imaginait être ? La vraie douleur est très souvent muette...
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