dimanche 9 août 2026

Sato l'impie d'Eka Kurniawan

Critique de Sato l'impie d'Eka Kurniawan


Résumé :
Quatrième de couverture : Sato Reang, le jeune protagoniste de ce court roman d'apprentissage, grandit dans une petite ville de l'île de Java pendant les années 1980. Dans un pays où l'islam majoritaire cohabite sans heurts majeurs avec les autres confessions religieuses, son enfance est toute entière occupée par son désir de s'émanciper de l'éducation que lui impose son père, musulman strictement pratiquant, qui veut faire de lui un enfant pieux, soumis au rythme quotidien des cinq prières obligatoires. Privé de sortie le samedi soir (consacré à la lecture des écritures), il dissimule honteusement son visage derrière le dos paternel, lorsque, à vélo sur le chemin de la mosquée, ils passent devant le marché où sont réunis ses camarades, plus libres et plus chanceux que lui. Quand, rarement, il parvient à s'échapper, les représailles sont sévères : il ne pourra plus jamais voir un ballon de football sans penser à celui que son père a tranché en deux de sa machette lors d'une partie clandestine.
Aidé par les circonstances, le jeune homme fera tout ce qui est en son pouvoir pour se libérer du carcan de son éducation. C'est pourtant au moment où il pensera y être parvenu que le piège se refermera sur lui. Maître en rebondissements et en provocations, Kurniawan nous propose, avec cette fable menée tambour battant, une très intéressante méditation sur le libre-arbitre et son usage. Il dresse aussi le portrait attachant, et très universel, d'un personnage à jamais marqué par les gestes et les rituels qu'on lui a inculqués.
Sato Reang est un enfant comme les autres. Il joue au ballon avec ses amis au lieu d'écouter le prêche à la mosquée, s'adonne volontiers aux combats de grillons et se laisse facilement entraîner dans des bêtises et des farces, pas toujours de très bon goût. L'autorité paternelle se fait néanmoins de plus en plus sentir jusqu'à ce fameux jour de la circoncision. À l'âge de l'adolescence, la période d'insouciance est terminée : Sato devra rendre des comptes, respecter les principes de l'Islam, devenir pieux. La métamorphose aura-t-elle lieu ?

Eka Kurniawan

Mon avis :
    Sato l'impie est une publication très récente de la maison d'édition Sabine Wespieser que j'apprécie beaucoup. Sur le réseau social Instagram, ils ont l'habitude de partager des citations extraites de leurs ouvrages. Voici ce que j'y ai lu :
"Aujourd'hui, ton prépuce a été coupé", a déclaré mon père, exprimant ce que tout le monde  dans la pièce savait déjà. Les adultes adorent parler pour ne rien dire, leurs vies sont comme les propos qui sortent de leurs bouches, du temps perdu, rien d'autre. Mais soudain j'ai pressenti que, tout vides qu'ils étaient, ces mots préludaient à une sorte de décision à sens unique que mon père allait m'imposer. Il allait dire quelque chose, j'ai attendu. "Le temps est venu pour toi de devenir un enfant pieux".

    Je ne sais pas pourquoi, ces quelques mots m'ont marquée, m'ont frappée même. Je suis très touchée par le sujet du fondamentalisme islamiste et du radicalisme religieux en général. Mon intérêt porte principalement sur les processus d'emprise communautaire et sur l'élan vital irréductible qui pousse les victimes à s'en affranchir, souvent en engageant leur intégrité et leur vie. Rappelons que l'apostasie est toujours passible de la peine de mort dans certains pays actuellement.


Grande mosquée centrale de Java, Indonésie.

    Le roman se présente davantage comme un conte initiatique : les chapitres très courts se succèdent, ils traitent d'un souvenir, d'une anecdote, d'une réflexion et font entendre la voix de Sato Reang à la première et à la troisième personne du singulier. Le protagoniste parle ainsi occasionnellement de lui à la troisième personne ce qui favorise une certaine distance et développe un discours enfantin et immature.
J'avais arrêté d'aller à la mosquée. J'avais arrêté de prier avec les autres. Je ne récitais plus la prière du soir avant d'aller me coucher. Sato Reang mangeait avec la main gauche - où est le problème ? -, et il rentrait chez lui sans dire bonjour. Si j'avais la flemme, je pissais contre un bananier sans me rincer après.

    Cette alternance du "je" et du "il" contribue à une forme de dissociation des voix ce qui facilite la construction de Sato Reang comme personnage de conte. D'emblée, il refuse les préceptes orthopraxes de l'Islam qui s'appuient sur la Sunna prophétique (la Sunna est un ensemble de gestes et de traditions héritées du prophète de l'Islam, modèle absolu du croyant musulman sunnite). Par exemple, il faut saluer lorsqu'on entre dans une maison, même vide : cette salutation s'adresse aussi aux esprits des lieux. Il faut manger avec la main droite à l'imitation du prophète (la main droite est réservée pour les gestes nobles et la main gauche pour les gestes ignobles comme s'essuyer lorsqu'on est aux toilettes). Il faut aussi se laver après avoir fait ses besoins, faire ses ablutions (petites ou grandes) pour recouvrir l'état de pureté rituelle qui permet de prier. Ces habitudes "pieuses" sont un code communautaire commun, lisible par tous : quelqu'un qui mange de la main gauche se coupe volontairement du groupe. Dans le roman évoluent ainsi plusieurs catégories d'enfants : les enfants "pieux" symbolisés par Jamal (ils suivent scrupuleusement les préceptes de l'Islam et fréquentent la mosquée avec assiduité) ; les enfants "moyens", symbolisés par Ridwan (ils suivent sommairement les grandes obligations de l'Islam mais fréquentent aussi le marché, le cinéma et peuvent courtiser les filles) et enfin les enfants "perdus", symbolisés par Tongos (ils ne suivent pas les préceptes de l'Islam et sont marqués par la grande pauvreté, ils sont déscolarisés, mendient et volent dans les rues). Santo Reang évolue entre la catégorie des enfants moyens et celle des enfants pieux tout en rêvant du statut de Tongos qu'il assimile à une liberté totale.

Nasi goreng (riz frit), plat traditionnel de street-food en Indonésie.

    Le récit compte ainsi peu de personnages, comme dans une fable, et ceux qui sont pourtant essentiels dans leurs relations avec le protagoniste sont parfois à peine esquissés (je pense notamment à sa sœur et à sa mère). Certaines histoires sont enchâssées dans l'intrigue, elles sont souvent symboliques. C'est le cas du récit d'amour tragique du pêcheur. C'est le pêcheur lui-même qui assure la narration de ce petit conte profondément touchant. Le lecteur se retrouve alors embarqué dans un dispositif qui peut rappeler celui des Mille et Une nuits

    Le thème essentiel du roman est sans nul doute la relation père/fils. Pourtant, le texte empruntant le point de vue du fils, nous n'avons jamais accès à l'intériorité de ce personnage, archétype du père autoritaire et sévère. Il serait intéressant de réécrire le récit du point de vue du père. Sato Reang enquête à plusieurs reprises auprès de ses amis et de ses proches pour mieux le comprendre, mais les réponses se contredisent ou sont trop évasives. Cette relation emprunte alternativement les schémas du double et du repoussoir. Sato Reang refuse le modèle paternel et pourtant son éducation l'a strictement moulé à son effigie, à un point tel que les passants les confondent dans la rue. Même physionomie mais aussi même comportement et même déchaînement de violence. Cela transparaît accidentellement lorsque Sato Reang est interpelé par sa petite sœur, figure de l'innocence dans le roman :
Le soir, avant d'aller dormir, j'ai installé des pièges comme père avait coutume de le faire. Avec un appât de pâte d'arachide. Au matin, j'ai regardé du côté des chevrons. Une souris avait été prise au piège. Elle était presque morte. Quand je l'ai récupérée, ma petite sœur a commenté : "Tu es comme Papa, kakak." Non, je ne suis pas comme Papa. Je ne suis pas mon père. J'aurais voulu lui enfoncer le cadavre de la souris dans la bouche.

    Cette ressemblance troublante nourrit un imaginaire du double et même de la possession démoniaque. Sato a l'impression que son père souhaite envahir son psychisme et son corps, comme un esprit ou un parasite. Alors que, machinalement, il va nourrir les poules comme son père avait l'habitude de le faire, il se fait la réflexion suivante : "je n'avais pas lieu de donner à manger à ces volatiles, j'aurais dû les laisser trouver eux-mêmes leur nourriture ou mourir de faim, et pourtant c'est bel et bien ce que j'étais en train de faire, comme mon père l'avait fait chaque matin durant ces longues années". La réaction de l'adolescent ne se fait pas attendre :

Et soudain, j'ai eu l'impression qu'il me possédait. J'ai jeté violemment la petite bassine par terre en m'écriant : "Va-t'en, Père ! Va-t'en ! Va-t'en !"

    J'ai été particulièrement marquée par le moment du départ à la prière de l'aube. Selon un quotidien extrêmement routinier et millimétré, le père de Sato Reang le réveille à l'heure de la prière chaque matin, au levé du soleil, ils se rendent à la mosquée avant le début de la journée. Ces trajets sont décrits comme une sorte de catabase, dans un régime de semi-conscience. Le fils suit mécaniquement le père, y compris quand il ne sera plus là pour ouvrir la marche :

Comme s'il était relié à son corps par une corde, Sato Reang le suivait toujours. Si Pak Umar marchait plus vite, il marchait plus vite. S'il tournait à droite, il tournait aussitôt à droite. Si son honorable père avait décidé d'emprunter la voie des airs, il se serait envolé dans son sillage.

    Ce passage révèle l'humour caractéristique de l'écriture souvent caustique d'Eka Kurniawan. Il dévoile aussi la force du conditionnement. L'étiquette de l'enfant pieux consiste en l'imposition servile d'un carcan normatif très contraignant : quasiment chaque geste et chaque heure de la journée s'en trouvent déterminés. Les activités centrales et essentielles sont la prière et la lecture du Coran. Ces deux tâches sont elles-mêmes répétitives.

Photographie d'une prière du vendredi des fidèles musulmans.

    La violence du père s'exprime en particulier dans deux épisodes : le moment où il tranche le ballon de son fils et le moment où il met le feu à une peluche en forme de singe, gagnée à la foire et offerte par Sato Reang à sa petite sœur. Ce sont deux passages sont essentiels car Sato, plus tôt dans le récit, s'est identifié au ballon de foot :

Déjà à cette époque, il m'était venu à l'esprit, assez vaguement, que ma vie d'enfant ne valait pas mieux que celle d'un ballon de foot. [...] C'était l'impression que j'avais étant enfant. Nous étions de simples balles. On me traînait, on me poussait, on me parlait, on me forçait à écouter ce qu'on avait à dire. Tu dois aller à l'école, tu dois aller à la mosquée.

    Dans un tel cadre, la destruction du ballon par le père prend un sens très inquiétant. Elle est d'ailleurs décrite sous la forme d'un égorgement :

Sans un regard pour Sato Reang, les yeux rivés sur la balle, il l'a percée de la pointe de sa machette, puis égorgée devant son fils. Nyit-nyit-nyit, faisait la lame en découpant le plastique le long du sillon, dans un sifflement qui transperçait le crâne de Sato Reang avec une douleur lancinante et faisait se dresser les poils de sa nuque. Il éprouvait dans sa chair ce que la balle subissait, le corps que la machette découpait était le sien. Son corps et son âme. Il y avait à présent deux moitiés de ballon. Comme lui, Sato Reang se sentait éventré, béant, écartelé.

    L'épisode du singe en peluche brûlé prend une valeur comparable car la peluche est une représentation cryptée de Sato Reang. Son nom signifie en effet "animal bruyant" en indonésien, exactement comme un singe : "Je n'étais plus seulement le ballon violet qu'on écartèle, mais aussi le jouet en peluche de ma petite sœur, en train de se calciner". C'est son père qui l'a nommé ainsi, de la même manière que le personnage principal de ses histoires de silat (art martial très pratiqué en Indonésie). Sato Reang a entendu des rumeurs confuses selon lesquelles son père rédigeait des aventures de silat sur une vieille machine à écrire réformée de l'administration. Sans toutefois mettre la main sur un manuscrit, les témoignages des uns et des autres lui permettent de découvrir que son personnage était nommé Sato Reang, "animal bruyant" : "mon père s'est souvenu du nom de son héros, et il a décidé de le transmettre à son descendant". C'est d'autant plus exceptionnel qu'il ne s'agit pas d'un prénom musulman. Par ailleurs, au début du roman, Sato Reang est décrit comme un animal laborieux, domestiqué par la force autoritaire du père : "J'étais incapable de lui résister, semblable à un buffle, la corde au cou, mené par son gardien".

    Il n'est donc pas étonnant de constater que c'est précisément l'incendie du singe qui provoque la révolte de Sato Reang. Ce dernier laisse alors s'épanouir une passion pyromane : "il avait appris de son père comment éliminer quelque chose par le feu". Ces passages d'épanouissement de la violence sont parfois difficiles à lire. J'ai notamment été marquée par les épisodes qui mêlent l'enfance, le sentiment de liberté et l'épanchement d'une perversité sans limites. C'est le cas lorsque Sato Reang prend l'habitude de ne plus aller à la mosquée et qu'il prend plaisir à se soulager sur les étalages de fruits. L'exemple d'un chien, croisé dans la rue en train de faire pipi sur une portière de voiture, l'a inspiré pour cette série d'actes odieux. Ce parallèle entre l'insouciance de l'enfance et la jouissance du mal m'a perturbée. L'incendie prend aussi le visage de la vengeance : "que me faudrait-il incendier pour me débarrasser de ce père qui, tout mort qu'il était, restait présent en chaque chose ?"

    Le roman oppose clairement deux imaginaires : un imaginaire du feu et un imaginaire de l'eau. L'eau est traditionnellement liée à la matrice maternelle, elle apparaît dans les rêves de Sato Reang dans lesquels la pleine mer est le symbole d'un espace de liberté infini. Le pêcheur, malgré son histoire d'amour tragique, figure également le personnage de l'homme accompli qui s'oppose à son père l'incendiaire (Sato Reang imagine d'ailleurs qu'il a mis le feu à ses manuscrits de silat).

    La grande œuvre du père, c'est bien son fils, condamné à rejouer ses histoires d'aventures sous un format parodique mais condamné aussi à rejouer la rédemption du père qui a fini par "rentrer dans le rang" en renonçant à son activité littéraire.

    Ce conte initiatique s'achève par une chute inattendue, un retournement de situation que je ne dévoilerai pas ici. Le lecteur aura tout le loisir de se demander : qui était vraiment embrigadé ? Sato Reang était-il véritablement l'enfant brimé et écrasé sous le poids des conventions communautaires qu'il s'imaginait être ? La vraie douleur est très souvent muette...


Du même auteur :
  • L'Homme-tigre
  • Les Belles de Halimunda
  • Cash
Vous aimerez peut-être aussi :
  • Lire Lolita à Téhéran d'Azar Nafisi
  • Le jardin de l'aveugle de Nadeem Aslam
  • Penchak Silak - Self Defense de Franck Ropers

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire