Elle était allongée sur le canapé, [...] ses jambes rondes et bronzées étendues devant elle. De temps en temps, elle remuait ses pieds nus, aux plantes un peu salies, comme pour se rappeler qu'ils étaient encore attachés à ses chevilles. [...] La jeune femme avait un rire franc, profond et étonnant, qui semblait surgir de plus bas que ses poumons, et une manière directe de parler qui me charmait. Pas de discours indirect ni d'ironies kierkegaardiennes pour cette fille du Minnesota. [...] En réalité, le contenu de notre conversation, ce soir-là, était de peu d'importance. Ce qui comptait, c'était qu'une alliance s'était établie entre nous, une camaraderie ressentie dont nous espérions l'une et l'autre qu'elle durerait. Le non-dit avait régné sur la soirée. En nous séparant, nous nous étreignîmes et, dans un élan d'affection renforcé par l'alcool, je saisis sa face ronde entre mes deux paumes et la remerciai chaleureusement pour tout.
En tant que professeur de français en collège, j'ai été vivement intéressée par l'expérience de l'atelier de création poétique avec les jeunes filles. Mia m'a semblé être une pédagogue hors pair : elle distille quelques références et donne toute la place à la création - sans toutefois se faire d'illusions sur la qualité toute relative des productions de ses élèves. Elle est un maître attentif et bienveillant, dans le vrai et noble sens du terme (c'est-à-dire, pas comme synonyme de laxiste). Toute la fine équipe sera confrontée à la mécanique du harcèlement et là encore, la narratrice met en place tout un plan de sortie de crise qui m'a rappelé la méthode de préoccupation partagée (méthode d'Anatole Pikas, popularisée et vulgarisée en France par Jean-Pierre Bellon et Bertrand Gardette). Mia emploie la création littéraire pour développer l'empathie des jeunes filles : elles sont appelées à rédiger un récit choral à plusieurs voix interverties et subverties revenant sur cet épisode. Mia ne cesse de se remettre intelligemment en question, de poser un regard riche et nuancé sur ses élèves - souvent en s'appuyant sur ses propres expériences de vie.
L'une des grandes forces de roman, c'est en définitive sa forme qui mêle plusieurs canaux de communication : l'entretien, la conférence, la citation littéraire, le poème, le courriel, la lettre, le SMS, l'article scientifique, la discussion de comptoir et même les communications absurdes et gestuelles avec les enfants en bas âge. Les réflexions métapoétiques sur le sens et les valeurs de la littérature sont nombreuses. Mia parle librement avec les auteurs et les grands livres (pêle-mêle, Montaigne, Kierkegaard, Socrate, D. H. Lawrence, Flaubert, Jane Austen ou encore la Genèse...). Elle se rêve en personnage de roman : "Dommage que je ne sois pas un personnage de livre ou de pièce de théâtre, non que les choses se passent tellement bien pour la plupart d'entre eux, mais alors je pourrais être récrite ailleurs. Je vais, moi, me récrire ailleurs, pensai-je, réinventer l'histoire dans un éclairage nouveau". Mais l'image qui domine est sans doute celle de la pièce de théâtre, tous genres considérés ou confondus. Nous trouvons cette belle définition de la comédie : "une comédie, c'est quand on arrête l'histoire exactement au bon moment". Selon les états d'âme de la narratrice, son expérience est parfois dégradée en farce ou en vaudeville :
J'avais subi ma propre farce à la française, avec en vedette mon volage et inconstant mari. N'était-il pas temps "d'oublier et de pardonner", selon l'increvable cliché ?
D'ailleurs, le roman se clôt sur la didascalie en caractères majuscules "FONDU AU NOIR", comme un tombé de rideau ou les quelques secondes qui précèdent le générique et les applaudissements.
Siri Hustvedt abreuve son lecteur de remarques fines, de références érudites toujours judicieusement amenées. J'ai été sensible à son sens de l'humour : Mia manie l'ironie à la perfection et son autodérision n'est jamais misérabiliste mais toujours pétillante. Il y a dans ce roman une profonde sincérité, une forme d'honnêteté radicale : un refus du masque social ou bien son démontage systématique à chacune de ses manifestations. C'est le cas lorsque la narratrice raconte ses anecdotes new-yorkaises à la jeune Lola :
Les yeux brillants de plaisir et d'intérêt, Lola écoutait mes contes cosmopolites, tous véridiques mais tous, néanmoins, fictionnels. Dépouillés d'intimité et vus d'une distance considérable, nous sommes tous des personnages comiques, de risibles bouffons qui allons trébuchant dans nos vies en créant de beaux désordres en chemin, mais si l'on se rapproche, le ridicule vire rapidement au sordide, au tragique ou à la simple tristesse. Peu importe que vous soyez coincé dans un trou perdu comme Bonden ou en train de vous balader sur les Champs-Élysées. Le plus triste, dans tout ça, c'était mon désir d'être admirée, mon désir de me voir comme un reflet brillant dans les yeux de Lola.
La narratrice tient des propos féministes mais jamais revanchards : l'homme est un partenaire dont la souffrance et l'errance n'est jamais niée (je pense particulièrement au personnage tragique de Stefan). L'engagement est tout en nuances, et toujours étayé d'informations sûres et intéressantes. Une certaine sincérité s'exprime aussi par la relation de connivence nouée entre la narratrice et son lecteur (ou sa lectrice, évidemment). Mia s'adresse directement à nous, comme une amie ou une mère cela dépend. En y réfléchissant, elle s'adresse plutôt à nous comme une sœur : nous y voilà, embarquées ensemble dans cette existence.
Je veux vous dire, Gentil Lecteur, que si vous êtes ici avec moi maintenant, sur cette page, je veux dire : si vous avez atteint ce paragraphe, si vous n'avez pas renoncé, ne m'avez pas envoyée, moi, Mia, valdinguer à l'autre bout de la pièce ou même si vous l'avez fait, mais vous êtes demandé s'il ne pourrait pas que quelque chose se passe bientôt et m'avez reprise et êtes encore en train de lire, je voudrais tendre les bras vers vous et prendre votre visage à deux mains et vous couvrir de baisers, des baisers sur vos joues et sur votre menton et partout sur votre front et un sur l'arête de votre nez (de forme variable), parce que je suis à vous, tout à vous. Je voulais juste que vous le sachiez.
Cher lecteur, "Ami Lecteur" comme dirait Montaigne, "mon semblable mon frère", comme dirait Baudelaire, je voulais juste que vous le sachiez aussi : Un été sans les hommes de Siri Hustvedt est un coup de cœur de l'Enlivrée !
- Les Yeux bandés
- Tout ce que j'aimais
- Ghost Stories
- Lire Lolita à Téhéran d'Azar Nafisi
- Un été à soi d'Ann Patchett
- Mrs Dalloway de Virginial Woolf






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