mercredi 5 août 2026

Un été sans les hommes de Siri Hustvedt

Critique d'Un été sans les hommes de Siri Hustvedt


Résumé :
Quatrième de couverture : Incapable de supporter plus longtemps la liaison que son mari, Boris, neuroscientifique de renom, entretient avec une femme plus jeune qu'elle, Mia, poétesse de son état, décide de quitter New York pour se réfugier auprès de sa mère qui, depuis la mort de son mari, a pris ses quartiers dans une maison de retraite du Minnesota. En même temps que la jubilatoire résilience dont fait preuve le petit groupe de pétillantes veuves octogénaires qui entoure sa mère, Mia va découvrir la confusion des sentiments et les rivalités à l'œuvre chez les sept adolescentes qu'elle a accepté d'initier à la poésie le temps d'un été, tout en nouant une amitié sincère avec Lola, jeune mère délaissée par un mari colérique et instable...
Parcours en forme de "lecture de soi" d'une femme à un tournant de son existence et confrontée aux âges successifs de la vie à travers quelques personnages féminins inoubliables, ce roman aussi solaire que plaisamment subversif dresse le portrait attachant d'une humanité fragile mais se réinventant sans cesse.
Après avoir appris l'infidélité de son mari Boris et son départ avec sa nouvelle conquête, Mia, la narratrice du roman, décide de quitter Brooklyn. Un séjour en hôpital psychiatrique pour folie passagère l'a en effet engagée à quitter l'appartement conjugal, plein de souvenirs et de confrontations douloureuses. Lui est un chercheur prisé en neurophysique, elle est universitaire en littérature et poétesse publiée. Elle décide donc de passer l'été dans le Minnesota, les terres de son enfance, à proximité de sa mère. Mia prend ses marques dans la maison d'une famille qu'elle loue : elle s'attelle à différents projets. Elle organise et anime un atelier d'écriture poétique à destination de jeunes adolescentes et sa mère participe à un club de lecture avec un cercle d'amies de la maison de retraite. Ainsi se noue un réseau de sociabilités qui l'amèneront à reconsidérer l'étape actuelle de sa vie. Lola, sa voisine, une jeune mère de famille ayant deux enfants en bas âge et un mari colérique, devient aussi, au fil des jours, une rencontre importante. Entre méditation philosophico-littéraire et récit quotidien, cette pause conjugale sera finalement une source féconde pour comprendre la vie et célébrer les femmes.

Siri Hustvedt

Mon avis :
    Je voulais me lancer dans la lecture de Siri Hustvedt avec Ghost Stories, sa publication récente qui raconte le deuil de son mari Paul Auster, décédé en 2024 d'un cancer du poumon. Finalement, je suis tombée sur ce titre en librairie et je me suis dit, sans grande originalité, que le lire en été serait probablement une bonne idée. En tout cas, cette lecture m'a incontestablement donné de l'élan pour lire son ouvrage autobiographique.
    J'ai justement beaucoup apprécié la peinture des sentiments et la justesse des portraits. Mia fait état, sans concessions ou fausse pudeur, des émotions qu'elle traverse suite à cette infidélité. Il faut se figurer un couple uni depuis longtemps, très fusionnel et ancré dans l'habitude du quotidien qui se trouve soudainement déchiré par l'infidélité et la trahison. Il faut se figurer aussi, une femme profondément amoureuse et attachée à son mariage. Je me suis particulièrement retrouvée dans sa description du quotidien à deux. Comme deux acrobates qui se soutiennent constamment sur un fil pour marcher ensemble, c'est lorsque l'un des deux chute que nous nous rendons compte d'à quel point il faisait contrepoids et garantissait notre équilibre. Passé le moment de sidération et d'hospitalisation (qui heureusement n'est pas vraiment raconté, j'aurais eu beaucoup de difficulté à lire encore un récit d'hôpital), Mia prend cette résolution du repli, comme un mouvement de retraite. Le récit est émaillé de petits dessins réalisés au trait par Siri Hustvedt et de quelques poèmes. Cette forme composite est intéressante et montre toutes les pistes créatives qui permettent de s'en sortir.

Vue sur une vieille ferme, Minnesota.

    L'auteur croque avec justesse ses personnages. La narratrice étant une poétesse, elle manie la langue avec précision et audace. Dans cette galerie discrète se côtoient les vivants et les morts, les proches et les auteurs des siècles passés, disparus depuis longtemps. J'ai été charmée par le portrait de la jeune femme au foyer délaissée qui m'a rappelé tant de personnes croisées ici ou là :
Elle était allongée sur le canapé, [...] ses jambes rondes et bronzées étendues devant elle. De temps en temps, elle remuait ses pieds nus, aux plantes un peu salies, comme pour se rappeler qu'ils étaient encore attachés à ses chevilles. [...] La jeune femme avait un rire franc, profond et étonnant, qui semblait surgir de plus bas que ses poumons, et une manière directe de parler qui me charmait. Pas de discours indirect ni d'ironies kierkegaardiennes pour cette fille du Minnesota. [...] En réalité, le contenu de notre conversation, ce soir-là, était de peu d'importance. Ce qui comptait, c'était qu'une alliance s'était établie entre nous, une camaraderie ressentie dont nous espérions l'une et l'autre qu'elle durerait. Le non-dit avait régné sur la soirée. En nous séparant, nous nous étreignîmes et, dans un élan d'affection renforcé par l'alcool, je saisis sa face ronde entre mes deux paumes et la remerciai chaleureusement pour tout.
Portrait par Richard Avedon de Sandra Bennet, Rocky Ford, Colorado, 1980.

    Son mari, Boris, est aussi décrit plusieurs fois (pas toujours de manière favorable, mais on le devine, de manière fidèle). Il ne suffit aussi à Mia que d'une seule phrase pour représenter parfaitement sa fille, la jeune comédienne Daisy : "Quand elle sauta du taxi, grand sac de cuir à l'épaule, fermeture éclair béante, révélant contenu en désordre, accoutrée d'un t-shirt minuscule, d'un veston d'homme, d'un jean coupé, d'un chapeau mou en paille et d'énormes lunettes de soleil, elle semblait incarner l'agitation, l'impatience - bref, une petite tornade". Certains portraits s'esquissent aussi dans les souvenirs : c'est le cas des morts et des disparus. Le thème de la mort accidentelle inattendue et tragique, notamment par suicide est très présent dans le roman. Mia cherche à comprendre, dans un processus quasiment psychanalytique, les conséquences de ces morts sur sa vie et celles de ses proches (sa sœur Béa, sa mère mais aussi son mari). La relation conjugale devient finalement un point d'entrée pour une longue méditation sur la vie en général : de l'enfance jusqu'à la vieillesse voire l'attente de la mort.
    À l'heure où la France est engagée dans un débat sur légalisation de l'euthanasie, souvent au prix de la vérité et du sens des mots (il s'agirait de "mourir dans la dignité" : j'aimerais que l'on m'explique comment un mourant pourrait manquer de dignité...), la narratrice montre combien la fin de la vie est une étape cruciale, même si elle est difficile. Les vieilles dames qui entourent sa mère et qu'elle appelle les Cygnes (les signes ?) perdent petits à petits leurs membres. Parfois le déclin est brutal ou cruel comme avec la maladie d'Alzheimer mais l'humanité ne cesse jamais d'affleurer, vibrante et tellement vivante.
    
Cygne tuberculé à l'envol.

      En tant que professeur de français en collège, j'ai été vivement intéressée par l'expérience de l'atelier de création poétique avec les jeunes filles. Mia m'a semblé être une pédagogue hors pair : elle distille quelques références et donne toute la place à la création - sans toutefois se faire d'illusions sur la qualité toute relative des productions de ses élèves. Elle est un maître attentif et bienveillant, dans le vrai et noble sens du terme (c'est-à-dire, pas comme synonyme de laxiste). Toute la fine équipe sera confrontée à la mécanique du harcèlement et là encore, la narratrice met en place tout un plan de sortie de crise qui m'a rappelé la méthode de préoccupation partagée (méthode d'Anatole Pikas, popularisée et vulgarisée en France par Jean-Pierre Bellon et Bertrand Gardette). Mia emploie la création littéraire pour développer l'empathie des jeunes filles : elles sont appelées à rédiger un récit choral à plusieurs voix interverties et subverties revenant sur cet épisode. Mia ne cesse de se remettre intelligemment en question, de poser un regard riche et nuancé sur ses élèves - souvent en s'appuyant sur ses propres expériences de vie.

    L'une des grandes forces de roman, c'est en définitive sa forme qui mêle plusieurs canaux de communication : l'entretien, la conférence, la citation littéraire, le poème, le courriel, la lettre, le SMS, l'article scientifique, la discussion de comptoir et même les communications absurdes et gestuelles avec les enfants en bas âge. Les réflexions métapoétiques sur le sens et les valeurs de la littérature sont nombreuses. Mia parle librement avec les auteurs et les grands livres (pêle-mêle, Montaigne, Kierkegaard, Socrate, D. H. Lawrence, Flaubert, Jane Austen ou encore la Genèse...). Elle se rêve en personnage de roman : "Dommage que je ne sois pas un personnage de livre ou de pièce de théâtre, non que les choses se passent tellement bien pour la plupart d'entre eux, mais alors je pourrais être récrite ailleurs. Je vais, moi, me récrire ailleurs, pensai-je, réinventer l'histoire dans un éclairage nouveau". Mais l'image qui domine est sans doute celle de la pièce de théâtre, tous genres considérés ou confondus. Nous trouvons cette belle définition de la comédie : "une comédie, c'est quand on arrête l'histoire exactement au bon moment". Selon les états d'âme de la narratrice, son expérience est parfois dégradée en farce ou en vaudeville :

J'avais subi ma propre farce à la française, avec en vedette mon volage et inconstant mari. N'était-il pas temps "d'oublier et de pardonner", selon l'increvable cliché ?

    D'ailleurs, le roman se clôt sur la didascalie en caractères majuscules "FONDU AU NOIR", comme un tombé de rideau ou les quelques secondes qui précèdent le générique et les applaudissements. 

    Siri Hustvedt abreuve son lecteur de remarques fines, de références érudites toujours judicieusement amenées. J'ai été sensible à son sens de l'humour : Mia manie l'ironie à la perfection et son autodérision n'est jamais misérabiliste mais toujours pétillante. Il y a dans ce roman une profonde sincérité, une forme d'honnêteté radicale : un refus du masque social ou bien son démontage systématique à chacune de ses manifestations. C'est le cas lorsque la narratrice raconte ses anecdotes new-yorkaises à la jeune Lola :

Les yeux brillants de plaisir et d'intérêt, Lola écoutait mes contes cosmopolites, tous véridiques mais tous, néanmoins, fictionnels. Dépouillés d'intimité et vus d'une distance considérable, nous sommes tous des personnages comiques, de risibles bouffons qui allons trébuchant dans nos vies en créant de beaux désordres en chemin, mais si l'on se rapproche, le ridicule vire rapidement au sordide, au tragique ou à la simple tristesse. Peu importe que vous soyez coincé dans un trou perdu comme Bonden ou en train de vous balader sur les Champs-Élysées. Le plus triste, dans tout ça, c'était mon désir d'être admirée, mon désir de me voir comme un reflet brillant dans les yeux de Lola.

    La narratrice tient des propos féministes mais jamais revanchards : l'homme est un partenaire dont la souffrance et l'errance n'est jamais niée (je pense particulièrement au personnage tragique de Stefan). L'engagement est tout en nuances, et toujours étayé d'informations sûres et intéressantes. Une certaine sincérité s'exprime aussi par la relation de connivence nouée entre la narratrice et son lecteur (ou sa lectrice, évidemment). Mia s'adresse directement à nous, comme une amie ou une mère cela dépend. En y réfléchissant, elle s'adresse plutôt à nous comme une sœur : nous y voilà, embarquées ensemble dans cette existence.

Je veux vous dire, Gentil Lecteur, que si vous êtes ici avec moi maintenant, sur cette page, je veux dire : si vous avez atteint ce paragraphe, si vous n'avez pas renoncé, ne m'avez pas envoyée, moi, Mia, valdinguer à l'autre bout de la pièce ou même si vous l'avez fait, mais vous êtes demandé s'il ne pourrait pas que quelque chose se passe bientôt et m'avez reprise et êtes encore en train de lire, je voudrais tendre les bras vers vous et prendre votre visage à deux mains et vous couvrir de baisers, des baisers sur vos joues et sur votre menton et partout sur votre front et un sur l'arête de votre nez (de forme variable), parce que je suis à vous, tout à vous. Je voulais juste que vous le sachiez.

    Cher lecteur, "Ami Lecteur" comme dirait Montaigne, "mon semblable mon frère", comme dirait Baudelaire, je voulais juste que vous le sachiez aussi : Un été sans les hommes de Siri Hustvedt est un coup de cœur de l'Enlivrée



Du même auteur :
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  • Tout ce que j'aimais
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