jeudi 30 juillet 2026

Fils prodigues de Colin Barrett

Critique de Fils prodigues de Colin Barrett


Résumé :
Quatrième de couverture : En ce week-end de festival du saumon à Ballina, en Irlande, les frères Ferdia ont décidé de faire payer à Cillian English la perte d'un paquet de drogue. Ils kidnappent son jeune frère et le cachent dans la ferme isolée du grand Dev, un colosse solitaire, trop sensible pour jouer les caïds.
Dans ce petit monde où l'on se cabosse de génération en génération, entre pères absents et mères courage, personne n'a les moyens de payer la rançon. Il reste l'amour et la solidarité, même s'ils sont écorchés et hors la loi. Et des éclats d'humanité que Colin fait briller comme personne.
Ce roman beau et délicat rend grâce à une jeunesse perdue dont les rêves s'effilochent avant même qu'on y croie. "Dans une petite ville de l'ouest de l'Irlande, c'est tout un monde, inoubliable et intense, qui est capturé pour le lecteur", Colm Tóibín.
C'est le festival du saumon à Ballina, une ville du nord-ouest de l'Irlande, mais la jeunesse locale ne prend pas vraiment part à la fête... C'est pourtant elle qui habite le cœur de ce roman : du couple de jeunes de seize ans au vieux trentenaire déjà mangé par la vie en passant par la jeune étudiante en début de vingtaine. Leurs trajectoires se mêlent, leurs projets se font et se défont dans un quotidien qui semble avoir été déserté par toute autorité, toute bienveillance et presque tout amour. Le récit aborde une petite affaire de drogue à l'échelle de la ville (qui aura probablement son traitement médiatique dans le journal local) et nous embarque dans le quotidien d'une galerie de personnages si troublants de réalité... Un diagnostic d'une tristesse accablante mais aussi un concentré d'humanité où tout enthousiasme n'est pas mort et où personne ne s'avoue vaincu, quitte à devoir remonter le courant.

Colin Barrett à Dublin (crédits : Anoush Abrar / Rolex).

Mon avis :
    J'ai reçu Fils prodigues de Colin Barrett dans ma box Kube du mois de juin. Il s'agit d'un colis littéraire : chaque mois, je peux décrire une envie de lecture (et un libraire me trouvera un livre) ou bien piocher parmi trois "coups de cœur" mensuels des libraires Kube. C'est ce que j'ai fait en juin et je remercie chaleureusement Aurore (l'une des fondatrices) car j'ai fait une merveilleuse découverte grâce à elle ! Je connais Kube depuis la fondation et je fais sans doute partie des premiers abonnés mais après de longues années de pause, j'ai décidé de reprendre ma souscription il y a quelques mois : je ne regrette absolument pas, aucun flop à déplorer !
    J'ai un lien particulier avec l'Irlande : c'était la destination de mon premier voyage linguistique à seulement 12 ans (j'étais la plus jeune du groupe, le voyage était prévu pour la classe d'âge 14-15 ans mais ma maman voulait absolument que mon frère aîné et moi puissions partir ensemble et la dérogation avait été acceptée...). J'étais déjà grande à l'époque donc je faisais illusion. Je me rappelle d'un magnifique voyage (émaillé de quelques conneries) dans une famille d'accueil très gentille et d'une grande prévenance (j'ai découvert les chips au vinaigre, un amour durable et solide depuis lors). Nous étions à Nenagh, ville du comté de Tipperary. Les Irlandais sont très accueillants et authentiquement gentils. Avec du recul, je vois que le quotidien est marqué par les valeurs catholiques, par le sens de la famille et du travail. J'espère de tout cœur y retourner prochainement avec mon mari. C'est ce qui explique en partie mon enthousiasme pour la littérature irlandaise. Comment ne pas évoquer aussi la belle Maureen du blog Bazar de la littérature, décédée il y a peu dans des circonstances tragiques. Lorsque j'ai commencé mon blog il y a très longtemps, elle était déjà là et sa passion pour l'Irlande et les voyages solo de randonnée était contagieuse ! Je ne l'oublie pas et lui rend hommage dans ce billet, nous avions toujours des discussions passionnantes.

Centre ville de Ballina, ville du nord-ouest de l'Irlande, comté de Mayo.

    L'auteur, Colin Barrett, est connu pour avoir publié un recueil de nouvelles en 2013 (Young Skins, traduit en français pas Jeunes loups). Il est unanimement salué par la critique et reçoit le prix Frank O'Connor de la nouvelle et le prix Guardian du meilleur premier livre. Fils prodigues (Wild Houses), son premier roman est très attendu et n'est publié que dix ans plus tard en 2024. D'emblée, le lecteur est plongé dans une narration maîtrisée : j'apprécie tout particulièrement les entrées en matière qui prennent le temps de poser le cadre et les personnages. C'est le cas ici car nous rejoignons Dev Hendricks au cœur de l'après-midi, dans un moment d'attente morose comme tant d'autres en compagnie du chien Georgie et d'une Corona éventée. Pourtant, assez rapidement, l'élément perturbateur survient sous les traits des frères Ferdia : Gabe et Sketch. Le texte alterne alors efficacement le récit, les dialogues et les descriptions : un mélange savamment dosé qui m'a transportée dans cette petite ville, avec ces personnages que l'auteur sait rendre immédiatement familiers. Les portraits sont brossés à la perfection, souvent avec des comparaisons inattendues mais tellement parlantes. Voici le portrait de Gabe Ferdia :
Gabe, quant à lui, n'avait que la peau sur les os. Il approchait de la quarantaine mais faisait dix ans de plus avec son visage semblable à une église vandalisée, long, anguleux et buriné, ses yeux luisant au fond de ses orbites comme des fenêtres fracassées. C'était le visage d'un homme qui avait subi des privations terribles et dévorantes, ce qui, d'une certaine manière, était le cas.

    La voix du narrateur est poreuse à la langue des personnages grâce au discours indirect libre. C'est aussi un moyen de nous faire participer à cette intrigue. Grâce au recours fréquent à l'exophore mémorielle, Colin Barrett en appelle à notre propre connaissance de ses personnages, comme s'ils faisaient partie de notre univers, comme s'ils étaient supposés connus. Nous le voyons par exemple avec ce portrait de Cillian English, pris en charge par le narrateur, mais médiatisé et modalisé par les jugements négatifs de la jeune Nicky (la petite amie de Doll, le frère de Cillian) :

Que pouvait-elle dire d'autre ? C'était Cillian, et depuis le temps, elle avait l'habitude. C'était malheureux que Doll vénère le sol sur lequel marchait son grand frère, car du point de vue de Nicky, Cillian était clairement un énorme trou du cul d'une compagnie extrêmement éprouvante. Il possédait une certaine forme d'intelligence, une vivacité malveillante qui se contractait en une pointe acérée dès qu'il discernait une quelconque vulnérabilité, et il aimait bien jacter. Quand il était lancé, comme à l'instant, il finissait inévitablement par sortir un truc cruel et gratuit. À ses yeux, tout était fugace et digne d'un rire acide, digne d'être raillé et aussitôt oublié.

Quelques "Young Skins" à Belfast, dans les années 1980.

    J'ai beaucoup apprécié le style de l'auteur, même s'il s'agit évidemment d'une traduction. Il utilise de nombreuses comparaisons, toujours originales et judicieusement choisies, comme si elles étaient directement tirées de l'argot des personnages. Les dialogues sont lapidaires, justes et tranchants. Nous avons l'impression d'être embarqués dans un mouvement irrépressible, comme au cinéma :
Tandis que Nicky descendait Main Street, Doll observait les voitures garées le long du trottoir. "Là, arrête-toi. - Quoi ? - Il y a une place, dit Doll. Gare-toi, le temps que je m'occupe de la course de ce blaireau."

    Ponctuellement, certains choix de traduction m'ont interpelée : le traducteur Charles Bonnot choisit de transposer le lexique argotique en trouvant des équivalents français (comme "moula" pour argent). C'est très personnel, mais ça m'a souvent fait décrocher du contexte irlandais, je préfère que le traducteur conserve les mots de slang en caractères italiques et propose une traduction en notes de bas de page.

    Le roman aborde des thèmes essentiels, qui m'ont fortement touchée. Évidemment la jeunesse désœuvrée est au cœur du sujet : les parents sont souvent décédés de maladie (de cancers notamment et de maladies liées au mode de vie) ; internés en hôpitaux psychiatriques ou bien démissionnaires. La structure de la famille nucléaire semble fissurée de toutes parts et tous les couples du récits dysfonctionnent d'une manière ou d'une autre (difficultés de communication pour Nicky/Doll ou encore importante différence d'âge de la femme et disproportion de l'autorité pour Sara Duane/Cillian). Le thème de la drogue est également au centre du récit. Elle est omniprésente dans tous les milieux sociaux (y compris la bourgeoisie incarnée par le personnage de Keith Cannon) et permet une forme d'évasion ou du moins un changement de rythme. C'est une prise de pouvoir sur le lent écoulement des jours. L'auteur nous livre une perception fine de l'addiction, en recourant à l'alternative traditionnelle des drogues qui stimulent et des drogues qui calment :

Durant pas loin d'une décennie, [Gabe] s'était shooté à l'héroïne, avec la seringue, l'élastique et tout le merdier, un exploit qui demandait une certaine abnégation dans ce trou paumé, tant l'héro n'était pas une drogue répandue ou prisée dans l'Ouest. Dev s'en tenait à la bière, mais il savait que les goûts des Mayoites en matière de substances ne penchaient pas tellement vers ce qui invitait à la torpeur, l'introversion ou la mélancolie - des traits de caractère que le gens d'ici possédaient abondamment à la naissance - et qu'ils privilégiaient les excitants - amphèts, coke et speed - , des drogues conçues pour faire bondir votre rythme cardiaque et vous envoyer le plus loin possible de votre propre crâne.

Le personnage de "Spud" dans le film Trainspotting (1996), réalisé par Danny Boyle.

      Avec beaucoup de subtilité et aucune affirmation tranchée, le débat du déterminisme social traverse le roman. Dans quelle mesure la fatalité du milieu, voire le poids de l'hérédité et de la génétique vont-ils influencer les trajectoires des personnages ? De manière cryptée, nous devinons que le couple Nicky/Donall illustre cette réflexion de manière nuancée (Nicky s'en sortira probablement par la voie des études alors que Doll, pourtant un personnage essentiellement bon, sera rattrapé par son milieu social). Le personnage de Dev est également très intéressant puisque son père est interné et que lui même semble rejouer malgré lui, les actes de sa lente déchéance. Le roman distille quelques indices : le moment où il prend place dans le fauteuil paternel et regarde la cheminée, exactement comme son père ; l'enlèvement de Doll qui rejoue l'enlèvement de la professeur d'allemand et enfin cette mystérieuse maladie mentale qui semble aux manettes de ses journées. Dev est en effet en proie à de fréquentes crises qui sont décrites comme des malaises vagaux. La nature de sa maladie n'est jamais précisée, certains symptômes ressemblent à de la schizophrénie (il entend les bourdonnements de poteaux électriques enlevés il y a des années), à un trouble du spectre autistique ou à de la dépression sévère :

Il était monté parce qu'il avait voulu prendre une douche et tout ce qu'il y avait à faire maintenant c'était finir de se déshabiller et y aller. Il imaginait la pression du jet d'eau, le solide plaisir qu'il aurait à le sentir sur sa tête. Il voulait déjà être sous la douche, sous l'eau qui s'écraserait autour de lui comme un mur chaud. S'il arrivait à se laver, prendre son cachet et dormir, alors demain tout pourrait commencer à être différent. Il n'avait qu'à y aller. Mais dans le même temps, il ne pouvait rien faire d'autre que continuer de regarder son pied. Il pendait là, comme s'il n'avait rien à voir avec lui. Et c'était ça le truc. C'était ça qui rendait tout aussi difficile. On ne peut rien faire tant qu'on n'a pas d'abord fait un autre truc.

    Ce personnage de Dev Hendricks correspond au type du colosse au grand cœur. Il permet aussi de traiter le thème du harcèlement scolaire dont le mécanisme est parfaitement décrit dans le roman. En tant que professeur, c'est forcément un thème qui me parle. Cette mécanique comprend trois phases : le ciblage ("Dev se demandait encore à ce jour [...] pourquoi c'était lui que Calmer avait choisi dans la file ce jour-là") ; la dynamique de groupe et l'isolement ("mais à mesure que le harcèlement de Calmer se fit plus régulier en deuxième puis en troisième année, ces mêmes garçons commencèrent rapidement à se lasser des stigmates sociaux associés à la fréquentation de Dev") et enfin le va-et-vient de la cruauté ("ce qui excitait les harceleurs, c'était attiser puis étouffer la volonté de leur victime, faire émerger une certaine résilience pour mieux la piétiner"). Cette analyse me semble particulièrement juste.

    Alors que Dev, poussé à bout, sort de chez lui en pleine nuit dans la ferme résolution de mettre fin à ses jours en sautant d'un monticule, il fait la rencontre troublante d'un bouc. La narration subit alors un décrochage et le texte prend un tour profondément onirique, comme s'il s'agissait d'un conte ou d'un apologue.

Finalement, il entendit derrière lui un cliquetis denté qui remontait le long de la pente. Des sabots. Il se retourna et, dans la lueur de la lune, apparurent les yeux jaunes incandescents, le long museau et la barbe dépenaillée d'un bouc, ses cornes striées et kératineuses s'apparentant d'abord dans le noir à des spires d'anti-espace.

    Ce décrochage, comme le "saut dans les étoiles" des romans réalistes ou naturalistes (expression utilisée par Émile Zola dans une lettre à Henry Céard le 22 mars 1885), conduit le personnage à s'interroger sur l'éternité : "Et si ça se terminait, ce n'était pas l'éternité. Or, non seulement l'éternité ne finissait pas, mais il en découlait en outre qu'elle ne devait jamais commencer, car un commencement n'était finalement qu'un autre point défini, une division ou une frontière, qui séparait un bout de temps d'un autre". Ce bouc est à mi-chemin entre la référence à la Tentation au Désert (il prend alors les traits du Diable) et une figure animale incongrue qui contraint le personnage à revenir sur terre et à se confronter à la vie. Ces décrochages sont constamment reliés à Dev, le monde concret des objets l'envoie, comme ses malaises ("il resta planté sur place quand un nuage de particules argentées explosa devant ses yeux"), dans un espace interstellaire, extraterrestre et merveilleux :

Dev revint à la machine à laver et d'une main tremblante versa une mesure de liquide à l'odeur florale dans le récipient. Il se pencha et la plaça tout au fond du tambour sur le monticule de linge, aussi soigneusement que s'il contenait une flamme. L'intérieur du tambour était sombre et luisant, divisé par des arêtes métalliques, les panneaux incurvés entre les arêtes constellés de trous. Cela lui faisait toujours penser à l'espace, au volume étroit et étouffant d'une capsule spatiale ou d'un casque d'astronaute.

    Ces trouées vers le ciel sont particulièrement touchantes alors que l'horizon de la jeunesse est bouché. Le roman transcrit un abandon complet et une perte de sens. La vie normale est représentée par le milieu ouvrier, résigné et mangé par le travail à l'usine :

Ils ronchonnaient tout le temps, mais seulement entre eux, et seulement sur leur temps libre. Au boulot, ils faisaient ce qu'on leur demandait et ce n'était pas comme si l'un d'eux allait démissionner. C'était un bon job.

    Cela me rappelle lorsque mon mari me raconte sa journée (il travaille dans une usine de scierie de bois). Je retrouve cet état d'esprit, y compris les discussions de la pause midi qui ne tournent qu'autour du boulot, intenable et difficile. Pourtant ils sont toujours là.

    Il y a aussi le milieu bourgeois des cadres qui est bien loin d'être plus enviable :

Un minibus orné d'un leprechaun au sourire démoniaque qui brandissait une pinte se gara, et elle regarda tout un assortiment de mecs - ils arboraient tous le teint de déterré, les cols froissés et les postures avachies caractéristiques des survivants d'un enterrement de vie de garçon - qui entrèrent puis ressortirent de la station-service en file indienne, chacun accroché à un wrap au poulet et une boisson énergétique thérapeutiques qu'ils engloutirent ensemble, debout sur le bitume, pendant que le chauffeur du minibus fumait une clope, le regard diplomatiquement perdu dans le lointain.

     Cette perte de sens apparaît aussi dans l'absurdité de la situation : lorsque Dev apprend que Doll a été enlevé pour récupérer la somme de dix-huit mille euros, il est interloqué. Enlever quelqu'un, risquer et menacer de le tuer pour seulement dix-huit mille euros ? Le narrateur fait comprendre au lecteur que cette somme est dérisoire et sans commune mesure avec la valeur d'une vie humaine. Il y a plusieurs dizaines d'années, l'enlèvement ou la mort de quelqu'un nécessitait des sommes de plusieurs centaines de milliers d'euros. Cela fait tragiquement écho aux règlements de compte de plus en plus fréquents dans les cités : on tue pour un regard de travers ou quelques centaines d'euros. La vie est devenue dérisoire.

"Dix-huit mille, dit Sketch. - Dix-huit ? - Quoi ? fit Gabe. - Rien, répondit Dev, c'est juste que j'imaginais que c'était plus. - Dix-huit mille c'est pas rien, mec. - Non, bien sûr, ça fait une sacrée somme. - L'argent c'est une chose, mais c'est surtout le principe. - Le principe, dit Dev. - Le principe, confirma Gabe."

    Pour autant, certains personnages s'attachent à résister à leur manière, en refusant ce que j'appellerais les "petits renoncements". Le personnage de Nicky est sublime par sa résilience et sa force de vivre qui la pousse perpétuellement vers l'extérieur quitte à faire des tours de voiture pour réfléchir, quitte à satisfaire les besoins de tous et même quitte à s'éreinter dans un travail au bar alors que ce n'est pas vraiment une place enviable pour une jeune fille... Alors que le roman s'ouvre sur sa contemplation d'un ballon de foot crevé, coincé dans une haie depuis une dizaine d'années (aux dires de Doll), elle choisit finalement de le jeter au milieu du roman : "Elle tâtonna jusqu'à retrouver la forme molle et pâle coincée dans la haie puis enfonça son bras loin dans l'enchevêtrement piquant et irritant des troènes et la délogea. Elle serra le ballon crevé entre ses paumes comme un accordéon, entendit son dernier soupir spectral quand s'échappa l'air qu'il retenait depuis une dizaine d'années, puis elle alla le balancer dans la poubelle au bout de l'allée". De même, certains personnages tentent de conserver un semblant d'ordre : "Tiens, dit Sketch en ramassant la basket qu'il lui balança sur les genoux. J'en peux plus de te voir avec une seule pompe". C'est comme s'ils ne se résignaient pas à la défaite. Doll, le frère de Cillian, est remarquable par sa bonté, même si l'on devine qu'il sera rattrapé par la misère. Lorsque le père de Dev lui demande de parier sur un chien en son nom, il en fait presque un acte de charité : "J'ai mis vingt-cinq balles pour lui. Il m'a demandé de mettre vingt et de prendre une commission de cinq mais une fois chez le book je me suis dit, bah nique sa mère, j'ai tout misé". D'ailleurs cette rencontre est absolument fortuite, ce qui donne lieu à une observation métalittéraire de Doll : "C'est quand même taré de voir comment tout s'entrecroise, quand on remonte un peu le fil".

    Je voudrais terminer cette longue chronique par une thème discret qui m'a marquée : l'image de l'eau et de l'écoulement dans le roman. La ville de Ballina est située à l'embouchure de la Moy, tout proche de la mer. Selon Cillian, la disparition de la drogue est due à un turlough, un phénomène géophysique extrêmement rare qui ne se produit qu'en Irlande de l'ouest. Il s'agit de la formation d'un lac éphémère.

Toute la zone est sous l'eau. Et ma planque aussi. J'y retourne plus tard avec Rubber Nallin et une corde et j'ai failli me noyer en essayant de récupérer le matos. Impossible. Rubber pensait que c'était une crue éclair, il a dit que ça allait redescendre en un jour ou deux, mais non. Quand j'ai enfin pu atteindre le trou, tout avait disparu, toute la réserve, emportée. Le lac est resté des semaines puis il s'est asséché. C'est ça, un turlough. Un putain de lac éphémère.

    Jusqu'à la fin, on ne saura pas s'il s'agit d'un mensonge de Cillian. Personnellement, je le crois : pourquoi se serait-il documenté sur ce phénomène rare ? "Et l'Irlande est le seul pays au monde où il y en a. Et l'Ouest est la seule région d'Irlande où il y en a. Un turlough, un lac magique de mes deux qui a jailli de nulle part et m'a embarqué trente mille balles de coke". Toute l'intrigue prend donc sa source dans ce fameux turlough. L'image de l'eau est incessante dans le roman. Cette métaphore filée s'intensifie même au fil du texte. Avec le personnage de Nicky, elle accompagne une prise de conscience, dans une situation extrêmement stressante, où tout se joue ("elle prit soudain conscience du bruit du fleuve, l'immense bruit blanc hérissé du courant, si dense et incessant qu'il ressemblait à un silence"). Le personnage de Doll subit la torture de la noyade dans une baignoire : "Dev vida la baignoire pendant que Doll se séchait, et il découvrit qu'il avait vomi dedans : des morceaux de viande a moitié digérée et quelques haricots restés intacts flottaient dans la flaque trouble comme du pétrole que son estomac avait également régurgitée. [...] Les Ferdia, toujours trempés, buvaient des Corona à la table de la cuisine". Toujours avec le personnage de Nicky, l'entrée inexorable dans la clandestinité et le royaume de la violence est figurée par la marée : "Elle savait que la violence était imminente, elle sentait qu'à chaque pas se rapprochait une sombre torsion des corps et des membres susceptible de la soulever et de l'emporter avec l'indifférence inexorable de la marée". Impossible de ne pas déceler, en creux, dans cette dernière citation, l'image du saumon qui remonte le courant. La ville  de Ballina se consacre alors au festival du saumon mais la jeunesse ne prend aucune part à la fête : le saumon devient alors l'animal totem de cette génération délaissée. Il y aura ceux qui remonteront le fleuve impétueux de la fatalité tragique et ceux qui tourneront en rond dans la flaque asséchée d'un lac éphémère...


Du même auteur :
  • Jeunes loups
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