dimanche 24 mai 2026

Lire Lolita à Téhéran d'Azar Nafisi

Critique de Lire Lolita à Téhéran d'Azar Nafisi


Résumé :
Quatrième de couverture : Pour avoir refusé de porter le voile, Azar Nafisi doit quitter l'université de Téhéran. Elle décide alors de réunir sept de ses étudiantes pour des cours clandestins dans l'intimité de son salon. Qu'elles soient conservatrices ou progressistes, croyantes ou laïques, elles vont débattre avec passion : Lolita, Gatsby le Magnifique, Orgueil et Préjugés... Elles découvrent le pouvoir de la fiction et ses répercussions sur leur vie personnelle : l'imagination comme arme de résistance et gage de liberté. D'une richesse infinie, parfois drôle et souvent héroïque, Lire Lolita à Téhéran nous montre le quotidien de ces femmes au coeur de la République islamique. Vibrant, déchirant, inoubliable.
En 1995, Azar Nafisi, professeur à l'université, décide de démissionner. Enseigner la littérature mondiale en Iran, sous le régime de la République islamique, est en effet devenu un travail constant d'équilibriste, quasiment impossible à mener. Pourquoi ? Il suffit de considérer la charge subversive qui se coule dans ces ouvrages : Nabokov, Henry James, Gustave Flaubert, Fitzgerald et même... Jane Austen ! Elle décide alors de former un cénacle d'un type particulier : chez elle, les jeudis, viendront se réunir certaines de ses étudiantes. Elles sont toutes différentes : sensibilités religieuses, idées politiques, trajectoires de vie, âges, situations matrimoniales... mais, réunies par l'amour de la littérature, elles parviendront à former un véritable chœur de femmes, aussi battant que combattant.

Azar Nafisi

Mon avis :
    En flânant dans la librairie de ma ville, je suis tombée sur ce titre qui m'a interpelée. Après réflexion, il me semble que j'en avais déjà entendu parler (ainsi que de son adaptation cinématographique) il y a plusieurs années. Pourquoi suis-je "passée au travers" ? Aucune idée... ! Je l'ai acheté, placé sur la table de mon salon en lecture prioritaire après ma lecture en cours (et Dieu sait que j'ai plusieurs dizaines de livres qui attendent sur les étagères...). D'ailleurs, le chat a renversé l'eau des fleurs dessus et les pages n'étaient pas entièrement séchées quand j'ai débuté ma lecture. C'est dire l'urgence que j'ai ressentie à le lire !
    Dans une certaine mesure, cet ouvrage aborde très largement un thème qui fait écho à une époque de mon histoire personnelle. Moi aussi j'ai toujours chéri la littérature et moi aussi j'ai ressenti combien la lecture - quelle qu'elle soit d'ailleurs - pouvait être subversive et menaçante pour toute pensée totalitaire en -isme. Ici, nous parlons évidemment de l'islamisme. Redisons-le même si c'est une évidence : il existe encore des lieux où lire Fitzgerald est objet de suspicion, où lire saint Augustin est une preuve contre vous, où lire tout court vous expose à la critique - voire vous expose, tout simplement. Et c'est sans doute encore plus fort et plus lourd, lorsque vous êtes une femme.
    Lors de mes études lorsque j'avais étudié Madame Bovary de Flaubert, j'avais été frappée par le déroulement du procès et les échanges et débats suscités. Flaubert, dans sa correspondance, revenait avec force sur la volonté qu'on avait eue de censurer son ouvrage. Il avait écrit à cette occasion une phrase qui s'est gravée dans ma mémoire pour toujours : "on ne change pas le sang d'un livre" (lettre à Léon Laurent-Pichat, entre le 1er et le 15 décembre 1856). Le livre d'Azar Nafisi s'ouvre finalement sur une réflexion de théorie littéraire sur le roman. J'y ai trouvé quelques échos, dans la démarche comme dans le propos tenu, avec ce qu'affirmait Kundera dans son essai L'Art du roman. Le véritable roman n'est pas un texte engagé à slogans mais une construction structurelle qui porte en elle un passage, un monde ou une vision.
Toute œuvre d'art digne de ce nom [...] est une célébration, un acte d'insubordination contre les trahisons, les horreurs, les infidélités de la vie. La perfection et la beauté formelles se révoltent contre la laideur et les désastres du sujet abordé. C'est pour cela que nous aimons Madame Bovary et pleurons pour Emma, c'est pour cela que nous lisons avidement Lolita, alors même que notre cœur se brise à la seule pensée de cette héroïne, petite orpheline méfiante, banale et poétique.

    Ce discours n'offre pas seulement un point de vue sur la littérature, mais délivre aussi toute une conception anthropologique : "Seule la littérature apprend à se mettre à la place des autres, à comprendre leurs contradictions. Elle empêche ainsi que l'on devienne impitoyable. [...] Quand on comprend toutes les dimensions d'un individu, on ne peut si facilement l'assassiner". Ce thème de la littérature point de vue pour comprendre autrui et l'être humain en général revient tout au long du livre, quasiment pour chaque roman abordé.

Dans ces œuvres, imagination et empathie vont de pair. Nous ne pouvons vivre tout ce par quoi les autres sont passés, mais la fiction nous permet de comprendre n'importe quel individu, si abominable soit-il. Un bon roman est celui qui fait apparaître la complexité humaine, et crée assez d'espace pour que chacun de ses personnages fasse entendre sa voix. C'est en ce sens que le roman est dit démocratique - non pas parce qu'il appelle à la démocratie, mais de par sa nature même.

    Cette réflexion vise à dénoncer en creux l'idéologie totalitaire islamiste mais aussi - toute forme de totalitarisme. Avec beaucoup de subtilité, l'auteur montre que les étudiants marxistes, communistes, qui s'opposaient à la république islamique d'Iran ne représentaient finalement qu'une autre face d'une même médaille. Ils ne faisaient que combattre le totalitarisme par un autre totalitarisme. Il me semble que ces affirmations sont précieuses à l'heure où penser par systèmes est toujours aussi attrayant... L'auteur regroupe ces tendances sous l'étiquette, tellement juste, de "pharisaïsme".

Un grand roman apporte un éclairage intellectuel et émotionnel nouveau sur la complexité de la vie et des individus. Il nous empêche de tomber dans le pharisaïsme qui conçoit la morale comme un ensemble de formules fixant définitivement le bien et le mal...

    En tant que chrétienne, je me suis profondément retrouvée dans cette lutte contre le pharisaïsme. Ce témoignage nous fait entrevoir quelques pans de la vie en tant de guerre mais aussi le quotidien de femmes et de jeunes filles sous le joug d'un régime qui n'aime pas les femmes. Salutairement, l'humour y est très présent. La pluralité des caractères et des histoires des étudiantes choisies prémunissent définitivement le livre contre la tentation de livrer une vérité ou un manuel de survie. Azar Nafisi aborde des questions traditionnelles de l'engagement politique : le recours à la violence peut-il être légitimé ? où se trouve la frontière entre résistance et collaboration ? le mensonge peut-il être une arme nécessaire ? À toutes ces questions, il s'agit d'apporter plusieurs éclairages différents. Chaque personne a sa posture et sa défense. J'ai beaucoup apprécié que la parole soit librement donnée à tous : les islamistes, les marxistes révolutionnaires, le personnel d'entretien, le portier, l'étudiant progressiste, le poète, la poétesse, le philosophe, l'enfant, le mari, le père, la mère, le frère, le professeur, le directeur de département, l'ayatollah et même... le magicien !

    Comme souvent lorsqu'un livre parle d'un régime totalitaire, il ménage une place importante au rêve. Le petit garçon, paniqué de faire "des rêves illégaux" était absolument touchant. Les étudiantes emprisonnées parlent aussi beaucoup de la solidarité qui naît en prison et de l'espoir, de l'aspiration profonde à la liberté, qui ont marqué chacune de leurs heures passées en détention. D'où certains énoncés paradoxaux : la prison, en offrant une direction et un idéal, ne coupe pas l'Homme de sa condition d'Homme alors qu'un quotidien dans la république islamique d'Iran l'oblige à se conformer à l'idéologie et le transforme immanquablement en fiction : "il me semblait par moments que ce que nous vivions était plus fictif que la fiction elle-même". Le rêve est d'ailleurs aussi une composition essentielle de l'Ennemi. C'est un voulant forger la réalité à la matière de leur rêve que, comme avec le lit de Procuste, les islamistes mutilent la vie.

Les rêves, monsieur Nyazi, sont des idéaux parfaits, qui se suffisent à eux-mêmes. Comment voulez-vous les imposer à une réalité incomplète, imparfaite, et constamment changeante ?

    Peut-on parler d'autre chose que de rêve, pour considérer un régime, une religion, une idéologie qui "met un rideau dans la mer pour séparer les hommes des femmes"... Autant dire un barrage contre le Pacifique !

    J'ai été profondément touchée par les histoires de vie des étudiantes du livre. Le texte étant autobiographique, ces jeunes filles existent autre part que dans la fiction. Azar Nafisi ne les juge jamais, elle est trop occupée à les aimer. Sa trajectoire est également émouvante, comme ces femmes et ses jeunes filles, elle devra tôt ou tard répondre à cette question : partir ou rester ? Les unes et les autres y répondent différemment et d'ailleurs parfois, leur trace se perd : où sont-elles aujourd'hui ? En tout cas, elles sont réunies pour toujours dans les pages d'un livre. Certains grands moments historiques apparaissent aussi dans le récit, la plupart du temps traités sous un angle inattendu comme la guerre avec l'Irak ou encore les funérailles nationales de Khomeiny en Iran.

    Le grand mérite de cet ouvrage c'est aussi de nous donner de l'élan pour en lire d'autres : pêle-mêle j'ai eu envie de me plonger ou de me replonger dans Lolita de Nabokov, les livres d'Henry James ou encore Mansfield Park de Jane Austen et Gatsby le Magnifique de Fitzgerald pour n'en citer que quelques-uns.

    En refermant le livre, ce qui me marque c'est aussi le splendide plaidoyer qu'il constitue pour le courage et à ce titre il contient de nombreux exemples d'actes héroïques. J'ai perdu mon directeur de thèse il y a peu, il s'agit d'un grand deuil et d'une grande douleur. Le premier cours de lui auquel j'avais assisté portait sur Andromaque et Iphigénie de Racine. J'ai été profondément émue de retrouver dans les pages de ce livre, un petit clin d'œil avec la résolution courageuse de ce professeur, évincé pour avoir refusé de modifier son programme d'enseignement :

 Il n'y avait personne, absolument personne, et encore moins que quiconque aucun chef révolutionnaire ou héros politique, qui fût plus important que Racine. Ce qu'il savait enseigner c'était Racine. S'ils ne voulaient pas s'intéresser à Racine, c'était à eux de choisir. Quand ils décideraient de faire de l'université un établissement digne de ce nom et d'y réintégrer Racine, il serait heureux d'y revenir.

Gageons que lorsque l'Iran et son système politique, réintégreront la littérature, ses enfants seront heureux et heureuses d'y revenir. 


Du même auteur :
  • La République de l'imagination
  • Mémoires captives
  • Lire dangereusement
Vous aimerez peut-être aussi :
  • Téhéran trip de Mahsa Mohebali
  • Une soupe à la grenade de Mersha Mehran

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire