mardi 22 septembre 2026

961 heures à Beyrouth (et 321 plats qui les accompagnent) de Ryoko Sekiguchi

Critique de 961 heures à Beyrouth (et 321 plats qui les accompagnent) de Ryoko Sekiguchi


Résumé :
Quatrième de couverture : "Les livres sur Beyrouth ne traitent que de la guerre. Comme si cette ville n'avait d'autre thème à offrir que celui du drame. Dans ce cas, parler de la nourriture beyrouthine en littérature serait une transgression ?"
Pendant 961 heures que Ryoko Sekiguchi a passées à Beyrouth, soit près d'un mois et demi, elle a dégusté 321 plats. Ce qui devait initialement être un livre de cuisine dresse aussi le portrait de la ville, dont la riche culture se nourrit des personnes qui y vivent. Grâce aux histoires que les Beyrouthins lui ont racontées, l'autrice "fait revenir", - comme des oignons dans une poêle - un passé heureux qu'elle tente de préserver de l'oubli.
Ryoko Sekiguchi, passionnée de cuisine de l'Orient à l'Occident est marquée par l'art culinaire levantin. Invitée à Beyrouth pour un projet d'ouvrage sur le thème de la cuisine libanaise, elle décide de passer quasiment un mois et demi dans cette ville sans cuisiner. Beyrouth et ses habitants s'attacheront à la nourrir pendant toute la durée de son séjour : rencontres inoubliables et innombrables découvertes sont au menu. Les Beyrouthins se réjouissent d'un livre qui ne va pas encore parler de la guerre même si finalement... la cuisine étant un langage universel pour l'être humain, il s'agira d'un moyen surprenant, poétique et subtil d'aborder les sujets les plus difficiles.

Ryoko Sekiguchi

Mon avis :
    L'une de mes meilleures amies est libanaise. Très attachée à son pays et à sa culture, elle me dit toujours "la cuisine libanaise est la meilleure du monde". Autant dire qu'elle prêche une (quasi) convaincue, étant d'origine algérienne, la cuisine méditerranéenne et levantine est ma cuisine favorite. Pour autant, j'apprécie la subtilité artistique de la cuisine japonaise et je trouve que les japonais sont d'excellents critiques culinaires. Ils retranscrivent parfaitement les expériences gustatives et maîtrisent l'art de traduire les saveurs en symboles. Toutes les illustrations de cet article sont tirées des photographies prises par Ryoko Sekiguchi et disponibles sur le réseau social Instagram grâce au hashtag #beytelkottab.

Un déjeuner beyrouthin.

    J'ai eu la chance de rencontrer Ryoko Sekiguchi à la Comédie du Livre 2026 de Montpellier. Cette Comédie du Livre, manifestation littéraire à laquelle j'assiste depuis ma plus tendre enfance, était teintée de tristesse cette année avec la fermeture pressentie de la librairie-institution montpelliéraine "Sauramps". Par ailleurs, je ne cherche pas forcément les échanges avec les auteurs et encore moins les dédicaces. Je ne regrette pas de m'être un peu fait violence pour prendre cet ouvrage sur la table devant Ryoko Sekiguchi. Le titre m'a interpelée, j'ai trouvé ce programme alléchant. Beyrouth fait partie des villes qui me fascinent, que j'aimerais visiter un jour. L'association du Liban et du Japon est tout à fait originale pour moi et je m'intéresse de plus en plus à la critique gastronomique.

Cuisine fusion au restaurant Maryool, Beyrouth. Photographie de Ryoko Sekiguchi.

    Ryoko Sekiguchi est savante et sensible dans son domaine. C'est un plaisir de lire ses textes à la fois précis, ciselés et charnus, gorgés de vie. Le récit de voyage est construit grâce à la succession de petits textes numérotés, présentés comme des "plats". Parfois, il s'agit d'une dégustation de plat, mais l'auteur peut tout à fait livrer une anecdote, le souvenir d'une discussion ou bien une observation au détour d'une rue.

La rue des "maisons d'oiseaux", observation de rue, Beyrouth.

      Dans le paragraphe numéroté 218, Ryoko Sekiguchi nous parle de cette rue décorée par des "maisons d'oiseaux" :

En descendant ma rue, en direction du quartier Gemmayze, se trouve un coin que je chéris particulièrement. Sur le mur qui encercle l'église, en face d'un atelier d'encadrement, sont suspendues trois petits "maisons" pour les oiseaux, sans doute créées par cet artisan du bois. Je vois toujours les oiseaux visiter ces trois mignonnes petites cabanes. [...] Curieusement, mes amis beyrouthins, qui ont dû passer dans cette rue des milliers de fois, assurent n'y avoir jamais prêté attention, sans doute parce qu'ils se déplacent le plus souvent en voiture.

    J'ai apprécié retrouver des images sur l'Instagram de l'auteur : c'était l'occasion de poursuivre le dialogue, d'une autre manière. D'ailleurs, il n'est pas seulement question de la cuisine libanaise, mais aussi de la cuisine japonaise. L'auteur raconte des souvenirs d'enfance, très touchants, qui en disent beaucoup de son rapport à la cuisine. J'ai été touchée par le récit de sa grand-mère et du mendiant, je vous laisse le découvrir dans le livre. De la même manière, elle établit des ponts entre les deux cultures : elle parle notamment de "peuple-providence" pour parler de ces qualités des peuples libanais et japonais qui - alors que l'État est déficient - se soudent et trouvent les ressources de sa propre protection et conservation. Le Liban et le Japon ont aussi été durement touchés par les catastrophes de toutes natures. Alors que Ryuko Sekiguchi, sa mission touchant à sa fin, quitte le Liban, le pays s'apprête à entrer dans la crise : "ce livre aura donc traversé la veille de deux événements : la révolution et l'explosion".

    J'ai beaucoup aimé les réflexions nostalgiques qui entourent certains plats, notamment ceux dont la préparation demandait la collaboration active de plusieurs personnes (parfois tout un immeuble ou tout un quartier) ! C'est le cas de la mfataka, délicieux et frustrant en même temps :

La mère de Hala me raconte qu'autrefois, le dernier mercredi d'avril, en commémoration du prophète Ya'qub, tout l'immeuble se réunissait dans la cour pour préparer la mfataka, un dessert à base de riz, de sucre, de curcuma, de pignons et de crème de sésame. Comme il faut touiller une grande quantité de pâte dans la marmite des heures durant, les hommes de l'immeuble descendaient tour à tour, et le parfum du délice s'élevait progressivement. Hala me glisse que ce dessert la frustrait toujours, car après une journée d'attente à humer les effluves exquis, chaque foyer n'en recevait qu'une seule assiette. Aujourd'hui, cette habitude s'est perdue, et rares sont les pâtisseries qui le préparent encore, car les nouvelles générations ne veulent plus assurer ce travail répétitif, qui nécessite de réels efforts physiques. 

    Ryoko Sekiguchi effectue un parallèle avec une anecdote liée à la cuisine japonaise. Elle raconte l'histoire d'un plat au nom poétique : "le mariage des blancheurs", shiraai en japonais. C'est un plat qui accommode des boyaux de chevaux avec du tofu. Il est cuisiné à l'occasion des mariages et exige un long temps de préparation : "Le plat existe, la recette existe, mais il devient de plus en plus fantôme. Il ne meurt pas comme un être humain, il s'évapore (il peut aussi revenir sur terre). Depuis, le fantôme du shiraai me hante ; le plat le plus immaculé pour la noce". Cette idée de plat-fantôme est très belle. J'imagine un cheval blanc, quasiment évanescent.

Ces ma'amoul convoquent tellement de souvenirs gustatifs ! Photographie de Ryoko Sekiguchi.

    Ryoko Sekiguchi parle aussi des plats qui changent sans nécessairement que l'on puisse s'en rendre compte : un ingrédient qui, pendant des années, ne sera pas cultivé de la même manière et qui pourra donc insensiblement modifier toute une recette... Est-ce alors le même plat ? Une recette fidèlement transmise n'est donc pas toujours fidèle... Il faut alors faire le deuil de goûts et de plats qui ne reviendront peut-être plus jamais. C'est un processus similaire lorsqu'une tradition culinaire se perd en raison de l'évolution des pratiques sociales. Par exemple, la cuisine pouvait se transmettre par les domestiques : aujourd'hui, les domestiques sont souvent étrangères et restent rarement dans la même famille plusieurs décennies. Le "goût" d'une famille, porté essentiellement par le personnel de maison, pouvait alors se perdre du jour au lendemain car la famille ne cuisinait pas elle-même la nourriture servie lors de ses réceptions. Ces descriptions m'ont beaucoup donné à réfléchir : il est si difficile de consentir à cette disparition programmée. C'est d'autant plus vrai pour les Français, marqués par une riche culture culinaire et le célèbre souvenir de la madeleine de Proust. L'auteur raconte encore plusieurs souvenirs d'enfance très émouvants. La maison et le jardin de ses grands-parents tiennent, dans l'ouvrage, une place de choix. Leur fonctionnement alimentaire quotidien représente un modèle d'inspiration pour moi. C'est ainsi que Ryoko Sekiguchi le décrit :

Sans doute, à la maison, n'y avait-il pas grand-chose de prêt à consommer, sans préparation, comme du pain ou un sachet de biscuits. À cette époque, on allait chaque jour faire les courses pour acheter les ingrédients nécessaires aux repas de la journée.

    Mon idéal serait également de me rendre quotidiennement chez le primeur pour acheter mes légumes frais et tout ce dont j'ai besoin pour cuisiner. Ce serait l'occasion de faire un plat "sur mesure", taillé pour moi, taillé pour la journée. De même j'ai été touchée par le geste du vendeur de rue qui prépare un ka'ak que l'auteur souhaite offrir à une petite fille pauvre :

Il sait que je l'achète pour la petite fille. Ses gestes sont minutieux, il prend son temps et retourne plusieurs fois son ka'ak, en le pressant doucement contre la grille pour que les deux côtés soient bien dorés, comme un vrai chef. Une fumée alléchante s'élève. Il me sourit.

    Finalement, ce n'est pas l'auteur qui offre un cadeau à la petite fille, mais la petite fille qui offre un cadeau à l'auteur car elle lui offre une nouvelle perception du ka'ak :

 À ce moment-là, alors que je n'avais pas goûté ce ka'ak, j'ai pour la première fois compris son goût. J'ai pu sentir combien il était délicieux. Je passe le ka'ak fumant à la fillette et lui tapote l'épaule. Je ne savais pas comment la remercier.

    Je trouve opportun que ce ka'ak soit justement le plat qui figure en couverture de l'ouvrage dans la collection folio (voir image au début de l'article). Ils sont divinement appétissants. 

Le premier maqluba de Ryoko Sekiguchi : se passionner pour une cuisine étrangère, c'est aussi l'art des tentatives.

    L'auteur constate que les cuisiniers libanais sont globalement réticents face aux réinterprétations modernes des plats : "Le temps n'était pas encore venu de laisser s'exprimer la créativité individuelle des chefs parce que la tradition culinaire était en train de se perdre et qu'il fallait l'archiver". Ainsi, si la cuisine française ou la cuisine japonaise peuvent faire preuve de créativité, c'est précisément parce que la tradition est sécurisée dans des textes - qu'elle est passée dans la culture écrite :

Si la cuisine japonaise, tout comme la gastronomie française, peut être fière de sa "créativité", ce n'est pas parce que les Japonais (ou les Français) sont plus talentueux ou plus imaginatifs que les Libanais. C'est plutôt parce que l'histoire de la cuisine est écrite. Ce poids du patrimoine écrit, paradoxalement, nous permet de nous sentir libres de brasser des produits venant d'ailleurs, de nous inspirer d'autres cultures culinaires. Ce n'est pas à nous d'être fiers : ce sont tous ceux qui nous ont précédés et qui ont écrit sur le goût qui nous ont sauvés de la question de l'identité culinaire.

    La cuisine demeure liée à toutes les étapes de la vie. Selon Ryoko Sekiguchi, elle opère à un niveau métaphysique, notamment lorsqu'il est question du deuil dans son texte : "Un repas peut cristalliser en lui tout le drame, ou le passage d'un monde à l'autre". L'auteur partage ainsi son expérience du deuil de son grand-père, avec qui elle avait une merveilleuse relation :

Pendant les deux jours qui ont suivi son décès, je n'ai rien mangé. Le troisième jour, on m'a commandé un poulet rôti dans une cantine de la ville. À la première bouchée, j'ai éclaté en sanglots. Je savais que cet instant, celui où j'acceptais de continuer à vivre dans ce monde en mettant quelque chose dans ma bouche, était le moment de la véritable séparation entre moi et lui, qui n'avait plus besoin de s'alimenter.

    Pour l'avoir vécu, ce sentiment me touche profondément et j'espère que toutes les personnes qui vivent un deuil sauront goûter à nouveau à la vie. Les remerciements de l'ouvrage sont très touchants. Je trouve ça très beau que Ryoko Sekiguchi remercie les artisans de rue qui, sans le savoir, lui ont transmis des gestes et des attitudes. J'ai tout à fait hâte de lire ses autres ouvrages.

Du même auteur :
  • L'Appel des odeurs
  • Le Club des gourmets
  • La Terre est une marmite
  • Ce n'est pas un hasard
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