mardi 20 octobre 2026

Dévorations de Richard Millet

Critique de Dévorations de Richard Millet

Résumé :
Quatrième de couverture : "Je suis descendue ouvrir la porte que faisait trembler un semi-remorque chargé de rondins, tremblant moi aussi devant cet homme d'une cinquantaine d'années, un peu plus grand que ne le sont les hommes des hautes terres : quelqu'un d'épuisé, ou qui revient de loin, ou encore un homme revenu de tout ; un homme qui ne s'aimait pas, c'était visible, ma mère m'avait appris à les reconnaître, les plus dangereux, selon elle, car ils exigent tout d'une femme, sans contrepartie, parfois jusqu'au sacrifice suprême".
Estelle, la narratrice, est serveuse dans un routier, à Saint-Andiau, dans le haut Limousin. Sa vie, à la monotonie désespérante, bascule avec l'arrivée d'un écrivain, qui, après avoir tant attendu de l'écriture, a renoué avec son métier d'instituteur. Elle va projeter sur "le maître" son désir, son dévorant besoin d'amour...
Ses parents sont morts, Estelle travaille dans l'hôtel-restaurant de campagne de son oncle et habite une petite chambre au-dessus, à Saint-Andiau (commune fictive située proche d'Ussel, de Meymac et du plateau de Millevaches). À part quelques amours fugitives et avinées de la Saint-Jean, elle n'a pas le droit à la considération et à l'affection. Sa seule amie Cécile, plus jolie qu'elle, entretient une relation adultère avec un Monsieur plus âgé dont le seul mérite est de lui avoir donné un fils. La nationale passe devant sa fenêtre mais même les routards ne s'arrêtent plus : son oncle a fermé l'hôtellerie et ne sert plus que sa sempiternelle côte de porc dont l'odeur de graillon embaume l'air. Un jour cependant, un nouvel instituteur vient s'installer au village : ancien écrivain de renom, il a choisi d'abandonner sa carrière pour revenir à la terre de son enfance. Est-ce le début d'une histoire ou la fin du roman d'amour qu'Estelle se raconte à elle-même, pour parvenir à vivre ?

Richard Millet

Mon avis :
    Je connais l'œuvre de Richard Millet depuis très longtemps. D'abord pour son Journal sans doute, mais aussi pour un petit ouvrage intitulé Désenchantement de la littérature qui m'avait été conseillé par un professeur d'université. J'avais apprécié la lecture de cet essai, même si le ton, généralement pessimiste, pouvait être difficile. Dans mon village se trouve une ressourcerie, on y vend des livres de poche à moins d'un euro, des habits, des jouets pour les enfants, des chaussures... Le tout est pesé à l'achat et à chaque fin de mois, la ressourcerie indique au poids, combien de kilos de déchets ont été valorisés. C'est ainsi que je me suis procuré Dévorations de Richard Millet. Cette histoire de brocante perdue dans les Cévennes a quelque chose à voir, me semble-t-il, avec le sujet du roman.

Meymac, par temps couvert.

    Je ne sais pas pourquoi je me suis lancée dans cette lecture. C'est idiot mais sans doute parce que j'aime bien les restaurants routiers et qu'il en était question dans la quatrième de couverture. Étant moi-même professeur dans un collège semi-rural, j'apprécie également les histoires d'instituteurs mutés en pleine campagne, astreints à s'intégrer dans la faune locale. Il y a sans doute là un sous-genre du roman contemporain français, étant donné que de nombreux enseignants ou ex-enseignants se mettent à la littérature. C'est le cas de Richard Millet qui a une riche expérience en tant que professeur certifié. 

Salle de classe de campagne, autrefois.

    Dévorations est sans conteste l'œuvre d'un écrivain de grand talent. La langue est riche, le style porté par des phrases amples qui s'inscrivent parfois dans les courants de la conscience d'Estelle, la narratrice. Pour autant, cette lecture a été extrêmement difficile. Je l'ai segmentée quasiment sur l'intégralité du mois de septembre 2026, j'ai même lu (et terminé) un autre ouvrage en parallèle. Les sujets traités sont pesants, le quotidien d'Estelle profondément sans issue. En tant que lectrice, j'évoluais sous une chape de plomb. Le roman nous accueille avec cette considération tout à fait désenchantée sur la gloire de l'écrivain :
Bien plus que les visages, les noms ne nous distinguent que pour faire oublier ce que nous aurons été. De la buée sur une vitre ouverte. Ce qu'un doigt d'enfant mort trace dans le ciel. Et cependant il avait été écrivain, lui, un écrivain connu, sous un autre nom, c'est vrai, et il avait tout attendu de l'écriture : l'amour, ou plus simplement les femmes, et la gloire, bien sûr, tout en sachant qu'elle ne cesse de se dérober, cette gloire où mordre plus amèrement que dans aucun citron ; une gloire qui n'a aujourd'hui plus cours, disparue avec le nouveau millénaire, comme tant de choses de ce qui est désormais l'ancien monde, me dirait-il avec un sourire d'enfant contemplant les jouets qu'il a brisés.

     Pourtant d'emblée quelque chose m'a gênée. Le ton employé, le vocabulaire et même les idées développées me semblaient en décalage par rapport à la voix de la narratrice. Présentée comme une jeune femme de la campagne, n'ayant pas fait d'études et parlant son patois natal, Estelle soutient pourtant des idées qui pourraient être celles d'un homme revenu de tout, fin lettré et philosophe à ses heures. Il y a là quelque chose qui ne colle pas. J'ai eu le même sentiment concernant la description du désir masculin/féminin et des scènes de sexe (la plupart du temps de l'onanisme). Ces dernières m'ont gênée, je les ai trouvées fangeuses. Lorsque la narratrice parle d'elle-même et des autres femmes, c'est la voix d'un homme que l'on entend, le regard d'un homme que l'on perçoit. Un exemple de ces passages quasiment métaphysiques et décalés :

Si je heurtais de nouveau à la porte de l'instituteur, ce même soir, c'était donc moins pour obéir à mon oncle que pour mettre fin à un malentendu qui m'indignait, me donnait l'impression qu'ils se regardaient, ces deux hommes, le premier sur le seuil du restaurant, l'autre depuis une de ses fenêtres obscures, alors qu'ils devaient en vérité ne pas se soucier l'un de l'autre, sinon dans le mépris, et qu'à leurs yeux je n'existais pas ; ce qui me faisait penser qu'on peut vivre absent, que l'absence est, pour des êtres tels que moi, dont on ne parle jamais, dont on ne se souviendra pas, une manière d'exister au plus pur de soi, dans l'inconnu, tout bas, à la façon de ces brouillards qui ne se lèvent jamais.

    La prose est très belle, poétique, le propos frappe par sa justesse mais tout est ici incongru dans la conscience d'Estelle. Cela ne cadre pas avec le personnage.


Plateau de Millevaches, Corrèze.

      Tout est médiatisé par la voix et le regard d'Estelle. Malgré l'absence de descriptions générales, l'ambiance semi-rurale est parfaitement retranscrite. On devine entre les lignes l'attente de l'événement, la difficulté à se déplacer sans voiture, les loisirs consistant quasi essentiellement en de longues promenades, les après-midi de la plupart des habitants au Bar Tabac PMU... La perspective est bouchée et le lecteur captif. Malgré tout, le roman laisse ponctuellement entendre d'autres voix : celle de l'oncle, celle de l'amie Cécile ou encore celle de l'instituteur. Chaque voix est singulière et elles nous rappellent en même temps des propos entendus et des situations vécues grâce à l'exophore mémorielle :

 Je me retrouvais immanquablement sur la place de la mairie, près du vieux puits comblé dont la margelle déborde de ces fleurs qu'on se croit tenu de disposer partout, dans les villages et dans les bourgs, pour obtenir le label de "village fleuri" : "De vastes cimetières", disait mon oncle qui n'aimait pas les fleurs et qui savait, lui aussi, que j'étais, d'une certaine façon, la dernière jeune fille du bourg et qu'il n'existait plus un seul homme capable de me faire sérieusement la cour et de me demander en mariage, personne plus n'allant tirer de l'eau ou simplement deviser, le soir, devant le puits, disait-il encore, en utilisant ce "personne plus" dont l'ancien instituteur nous répétait qu'il était incorrect, car tout droit venu du patois limousin, donc répréhensible [...].

     Impossible de ne pas goûter la finesse d'un tel passage. La symbolique du puits y est très riche. Le puits est traditionnellement le lieu de la rencontre, notamment amoureuse. Cela apparaît à plusieurs reprises dans la Bible par exemple avec la rencontre d'Isaac et de Rebecca ( Genèse, XXIV, 10-21) ou encore dans le Nouveau Testament avec celle du Christ et de la Samaritaine (Jean, IV, 1-30). Ici, le puits est bouché : personne ne vient plus y puiser de l'eau. Cette image rappelle aussi la fontaine scellée qui apparaît dans le Cantique des cantiques (IV, 12) pour figurer la pureté pourtant ici le puits bouché suggère une version inversée, dégradée.

Le Christ révélant à la Samaritaine qu'il est le Messie, Juan de Flandes, fin XVe-début XVIe, huile sur bois. 

        La remarque linguistique permet d'aborder un thème qui apparaît dans le roman : celui de l'usage du patois. Estelle parle en effet le patois limousin mais cet héritage est en train de mourir. Cette langue ne lui revient plus que dans les moments de trouble. La figure de l'écrivain instituteur dont elle tombe amoureuse, rappelle que c'est par l'école que les patois ont été quasiment éradiqués au profit du français. Il n'est pas anodin non plus que l'instituteur soit un écrivain même s'il n'incarne pas complètement cette figure du "hussard noir" de la République. Par ailleurs, la "faute de français" que fait l'oncle s'accompagne de l'utilisation du mot "deviser" : "personne plus n'allant tirer de l'eau ou simplement deviser". "Deviser" est un terme soutenu qui rappelle le lexique courtois médiéval. Ce singulier mélange du patois et de termes littéraires dans la langue de l'oncle invite à interpréter l'idiolecte "personne plus" comme une tournure ancienne et précieuse qui évoque la littérature courtoise médiévale.

Ussel, ville la plus proche de Saint-Andiau, a obtenu trois fleurs en distinction du label "Villages fleuris". 

    Je pense que les "villages fleuris" évoquent à tout le monde la même chose : les compositions de ronds-points et les jardinières de barrières. L'image du cimetière m'a touchée, elle a quelque chose de terriblement juste. J'ai eu la curiosité de me rendre sur le site du label : Ussel a obtenu trois fleurs, ce qui n'est pas mal du tout, voire excellent, dans la hiérarchie propre au label. Lorsque l'on se rend sur le site du label "Villages fleuris" on tombe sur une description qui manie la novlangue actuelle : "Depuis plus de 65 ans, le label Villes et Villages fleuris accompagne et distingue les territoires qui s'engagent en faveur d'un cadre de vie plus agréable, durable et attractif". Je lisais il y a peu un article de presse qui s'intéressait aux mots "usés", c'est-à-dire les mots qui perdent leur sens à force d'apparaître dans le discours médiatique : "territoires" (au pluriel) en faisait partie. En effet, que désignent ces "territoires" ? Selon la personne interviewée, le mot remplaçait "province", terme trop négativement connoté. Est-ce encore une façon d'effacer le clivage Paris/province ?

    J'ai repris l'écriture de cette chronique plusieurs fois sur quasiment un mois : elle est difficile à rédiger comme l'ouvrage était difficile à lire ! Plusieurs métaphores dont la symbolique est lourde, chargée, sont filées dans le roman : celle du sacrifice et celle de la dévoration, en écho au titre. Le sentiment amoureux est comparé à un animal vorace qui s'auto-dévore selon la vieille figure de l'heautontimorouménos :

Je n'aimais pas, je n'avais jamais aimé, et, d'une certaine façon, je n'aimerais jamais, n'ayant eu personne à aimer, ne pouvant dire d'aucun homme qu'il avait été mon amant, et sachant que des êtres comme moi sont trop seuls pour s'abandonner à autre chose qu'au renard qui leur dévore les entrailles.

    Cette image du renard est récurrente, elle évoque le désir inassouvi, dévorant, qui dégénère en hystérie : "Pourtant la vérité sortait du puits et me mordait le ventre ; je voyais clairement ce qu'il avait été : non pas un séducteur mais un homme qui se laisse séduire, se laisse faire, et qui a compris que ce n'est pas aimer qui est bouleversant, c'est d'être aimé, et ça, ce mystère, cette merveille, cette autre façon de mourir, je ne les connaîtrais jamais, réduite à la seule jalousie et à mon insignifiance sociale, comme tant de femmes d'aujourd'hui, qui ne savent pas quoi faire de leur liberté, sinon se laisser dévorer par le renard enragé qu'on nourrit au fond de soi". 

    Au fur et à mesure de l'avancée du roman, lorsqu'Estelle comprend progressivement que son amour est à sens unique, l'image du loup devient omniprésente : "nous étions à l'âge où on veut se faire peur, où on ne sait pas encore que la seule peur qui mérite ce nom est celle de la solitude devant le sexe d'autrui, c'est-à-dire la mort ; on est, à ce moment, la proie d'un loup et ce loup est lui-même poussé par la peur autant que par la faim : en s'emparant de sa proie, c'est lui-même qu'il dévore, plus avide encore qu'un feu dévorant un autre feu".

    Je n'en dirai pas davantage sur la fin de l'ouvrage qui fait entrer son lecteur dans une sorte de thriller tout à fait inattendu. J'ai beaucoup apprécié ce virage étonnant et très bien mené. En refermant le livre,  j'ai tout de même éprouvé une sorte de soulagement. Néanmoins, je me suis rapidement dit qu'il serait tout à fait passionnant de réécrire cette histoire, selon les points de vue d'autres personnages : l'écrivain-instituteur en premier lieu, mais aussi Cécile, l'oncle ou encore la Turque. Je me rends ainsi compte de la richesse évocatoire de ce récit, qui fait encore rouler sa vague puissante, un mois après l'achèvement de ma lecture.



Du même auteur :
  • Ma Vie parmi les ombres
  • Le Goût des femmes laides
  • La Gloire des Pythre
  • Lauve le pur
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