Plusieurs questions m'obsédaient - et m'obsèdent toujours : et si tout ça ne servait à rien ? Et si ce milieu était si profondément corrompu et protégé que rien ne parviendrait jamais à le faire vaciller ? Et si le prochain chef sur lequel j'enquêtais mettait, lui aussi, fin à ses jours ? Et pourtant, ce livre existe.
Je vois avouer que j'ai été profondément choquée par ce passage : la journaliste ne cite même pas le nom du chef. Pas un mot pour ses collègues, pour sa famille et pour le désespoir qui pousse un homme à commettre un tel geste. J'ai eu l'impression que seule comptait sa réputation à elle. Le fait qu'elle se demande si un autre chef pourrait aussi se suicider est très dérangeante : qu'est-ce que cela dit de ses méthodes d'enquête et de ses objectifs ? D'ailleurs, c'est un sujet qui n'est plus traité ensuite, mais les grands chefs se suicident souvent. Quelques exemples : François Vatel (1631-1671) ; Bernard Loiseau (1951-2003) ; Anthony Bourdain (1956-2018) ; Benoît Violier (1971-2016)... La liste est encore longue. Étant donné que la journaliste s'est trouvée au cœur du sujet, pourquoi ne pas mentionner ce fait dans son enquête qui porte précisément sur les violences en cuisine ?
Le chef en question s'appelait Taku Sekine, il était à la tête de deux restaurants : Dersou et le Cheval d'Or à Paris. Il a mis fin a ses jours en septembre 2020 après avoir été la cible de rumeurs et alors qu'une enquête était en cours pour agressions sexuelles. La sortie de son nom dans la presse et sur internet avait occasionné une déprogrammation massive de ses événements.
On travaille dans des espaces tout en longueur, très étroits, qui facilitent une proximité corporelle, avec des recoins, la chambre froide, le sous-sol, l'économat sans issue, le local poubelles, le local à machine sous vide, le monte charge que tu peux bloquer, le bureau qui donne sur la cuisine mais où tu ne peux pas voir ce qu'il se passe... Il faut avoir visité une cuisine de restaurant étoilé pour comprendre quand les femmes disent "je n'avais pas d'échappatoire", ce n'est pas une question de porter plainte ou de poser sa démission : c'est aussi une question d'espace.
Je suis aussi d'accord avec ses critiques liées à l'alcool et la drogue. Étant donné que goûter l'alcool fait partie de l'apprentissage, il faudrait davantage de prévention contre l'alcoolisme et refuser que l'alcool soit un vecteur d'intégration en entreprise. Idem pour la consommation de drogues qui s'explique en partie par la nécessité de tenir des rythmes infernaux. La journaliste traite assez longuement du parallèle entre le chef, surtout le chef étoilé, et l'artiste créateur. Selon elle, cette mutation du statut du cuisinier qui s'établit définitivement à la fin du XIXe siècle est usurpée et orchestre l'impunité : "le cuisinier n'est plus un simple exécutant, il est intronisé créateur". Même si ce statut d'artiste inspiré s'accompagne de toutes les outrances et débordements classiques (la fumisterie, la fraude, la contrefaçon...), je vois mal comment on peut le nier... Il est évident que la cuisine est une pratique créative, évident aussi que le cuisiner peut-être assimilé à un artisan, et partant, à un artiste. J'ai beaucoup aimé les passages qui contextualisaient cette évolution au XIXe siècle :
Dans les restaurants, on théâtralise le culinaire, on fait de lui un spectacle. Décoration, ambiance, choix de la vaisselle, du linge de table, couleur des murs et matière des chaises, tout est soigneusement pensé. Son menu, parfois illustré et présenté comme un livret de théâtre aux intitulés tantôt poétiques, mystérieux ou allégoriques, excite l'imagination. Sans oublier la mise en scène des plats (dressage, trompe l'œil, aspect ludique) et du service, jusqu'à, mais cela arrivera bien plus tard, "l'apparition finale du chef qui, tel l'auteur ou le metteur en scène, vient saluer son public à l'issue de la représentation" (citation entre guillemets de Jean-Philippe Dupuy, "Colors of caviar : le restaurant étoilé comme espace de représentation artistique", Sociétés & Représentations, n°34, 2012).
Il est toujours difficile de déclarer une chose comme étant absolument nouvelle, à partir d'une borne temporelle définie... Ici encore, il y a certes une mutation du statut de cuisinier, mais la conception du banquet comme spectacle théâtralisé est bien plus ancienne. On en trouve une illustration magistrale dans le Satyricon de Pétrone (fin du Ier siècle après J.-C.) et dans la fameuse partie "Le Banquet de Trimalcion". Un exemple parmi tant d'autres :
Trimalcion achevait à peine sa harangue ; les homéristes firent entendre une clameur sauvage, cependant que, parmi les domestiques hors d'haleine, était porté dans un plat aussi grand que la porte d'écumante, un veau bouilli, le chef orné d'un casque militaire. Suivait Ajax, l'épée au clair et mimant les gestes d'un lunatique. Il dépeça la bête, s'escrimant de droite à gauche ; puis, recueillant les morceaux à la pointe du glaive, il en fit la distribution aux convives ébaubis. Nous n'eûmes pas grand loisir d'admirer une si ingénieuse pantomime ! Car soudain les poutres du lacunar se mirent à craquer avec un tel vacarme que le triclinium en éprouva la secousse. Pour moi, consterné, je me levai dans la crainte qu'un pétauriste ne dégringolât du plafond ; les autres convives, non moins ahuris, dressaient leurs visages en l'air, expectant quoi de neuf allait tomber du ciel. Voici néanmoins que le plancher s'entr'ouvre. En même temps un vaste plateau, en forme de cercle, se détache de la coupole et nous offre, dans son orbe, des couronnes d'or et des cassolettes d'albâtre, pleines de parfums. Invités à nous partager ces apophorètes, nous portons nos regards sur la table. Déjà on avait dressé un repositorium où brillaient quelques pièces de four au milieu desquelles un Priapus élaboré par un confiseur. Dans son giron, il portait, comme d'habitude, une corbeille pleine de raisins et assortie de fruits. (Pétrone, Satyricon, traduction de Laurent Tailhade).
Le fait qu'ils aspirent tous à monter, comme tout le monde a commencé commis, même les grands chefs, fait que certains voient leur situation comme temporaire. Peut-être se différencient-ils d'un ouvrier qui, même à force de travailler chez Peugeot, sait qu'il ne va pas devenir PDG. Les gens, dans ce milieu, se définissent plus à travers leurs aspirations qu'à travers leur poste.
J'ai été marquée par cette réflexion. La figure du commis, comparée à celle de l'ouvrier est très fréquente dans l'enquête de la journaliste. Elle emprunte son logiciel politique à la très vieille idée de la lutte des classes : j'ai donc eu très souvent l'impression d'une pensée dépassée, qui n'arrive pas à s'extraire d'un cadre idéologique peu adapté. C'est d'autant plus embêtant que la journaliste développe un parti-pris contre les élites bourgeoises largement teinté d'aigreur. Je ne me retrouve absolument pas dans cette vision des choses. Certaines affirmations sont trop péremptoires et partisanes : "Mais étant donné que la cuisine de restaurant s'est structurée sur un modèle misogyne, viriliste et nationaliste, qui valorise l'agressivité et l'endurance - au stress, à la pénibilité, aux comportements abusifs -, les personnes minimisées y sont encore moins bien traitées qu'ailleurs". Petit florilège : "Alain Ducasse (comme Thierry Marx) a soutenu l'élection d'Emmanuel Macron en 2017, puis a organisé un déjeuner d'État avec Vladimir Poutine au château de Versailles et un dîner entre les époux Macron et le couple Trump" (en quoi est-ce problématique ? N'est-il pas libre d'honorer ses commandes et d'avoir ses opinions politiques ?) Pour la journaliste, lorsque les politiques mangent étoilé, c'est une faute en soi car les Français ne peuvent pas tous se le permettre : "Les médias s'intéressent aux assiettes des politiques qui, dans l'entre-soi privilégié de leurs fonctions (et de leur extraction), mangent étoilé comme le Français moyen mange un sandwich triangle". Incroyable, Nora Bouazzouni se rend compte que notre société est hiérarchisée et que l'égalité de droit est différente de l'égalité de fait... Ces observations justifient souvent une expression relâchée voire familière de la journaliste, cela a gêné ma lecture. Elle parle notamment de "se mettre mal avec le chef" ou encore des élites qui ne doivent pas "continuer à se remplir l'estomac dans des restaurants inaccessibles au peuple". Elle traite aussi des spectateurs des émissions culinaires comme Top Chef et de l'utilisation des réseaux sociaux par les chefs :
Désormais, tous les cuisiniers ont leur compte Instagram, TikTok ou Snapchat pour les plus jeunes, un outil de communication accessible qui leur permet de relayer leurs opérations marketing et renforcer la proximité avec leurs followers, dont la plupart n'auront jamais les moyens de se payer les assiettes étoilées qu'ils likent.
Première remarque : est-ce grave ? Deuxième remarque : là, c'est tout de même un peu gros comme mépris de classe... D'ailleurs, même pauvre, on consacre l'argent que l'on souhaite aux biens ou aux services que l'on souhaite... Sans surprise, la partie "Agir" de l'essai est donc très décevante et assez lunaire, notamment les fréquents appels au syndicalisme et à l'action politique (la journaliste défend à plusieurs reprises, des faits qui relèvent selon moi du "tribunal populaire", je trouve cela ethniquement très délicat...). Par exemple, pourquoi mentionner les accusations d'un ancien employé de Tomonori Danzaki, en citant précisément les chefs d'accusation (ce que je ne ferai pas ici) alors même que la plainte a été classée sans suite par le parquet de Bordeaux ? J'ai trouvé néanmoins le témoignage de l'inspecteur du travail très intéressant car il explique avec des exemples précis pourquoi le service est souvent débordé. En réalité, la journaliste semble personnellement opposée au fait même qu'il puisse exister des tables de chefs étoilés. Nous avons l'impression qu'elle ne soutient pas du tout le secteur de la haute gastronomie française qui repose sur un système dont la structure est foncièrement à abattre selon elle.
De manière générale, je pense qu'il ne s'agissait pas d'une enquête sérieuse et finement documentée mais d'une superposition de témoignages non sourcés, anonymisés pour l'écrasante majorités et classés par thèmes. Le défaut majeur et vraiment embêtant est que Nora Bouazzouni n'a laissé que peu de place à la contradictoire. Il n'y a pas du tout assez de témoignages de chefs : ce n'est peut-être pas de son fait (ils ont peut-être refusé de témoigner) mais cela atteint gravement la pertinence de l'enquête. D'autant plus que la journaliste utilise, pour combler cette carence, des sources secondaires peu pertinentes : elle cite des interviews dans la presse, à la télévision...
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