Je pense que j'étais une petite fille qui a grandi trop vite. J'ai eu mon bac avec un an d'avance et j'ai quitté mes parents à 17 ans. Mais, d'une certaine manière, ma maladie a aidé ma mère à sortir de la sienne. Elle est alors redevenue la mère et moi l'enfant, ce qui n'avait pas été le cas depuis longtemps.
Je remercie tous les jours le Ciel de m'avoir offert de grandir dans un foyer aimant avec une maman absolument fantastique et que j'admire beaucoup et un papa incroyable, plein d'amour et de fantaisie. Ils sont nichés profondément dans mon cœur. J'ai été frappée par cette inversion de la maternité "la mort battait dans son ventre" : ce qui peut battre dans le ventre d'une femme, c'est au contraire la vie nouvelle d'un enfant à naître. Par ailleurs, le thème de la maternité est très présent dans le roman, avec le personnage de Fatia, notamment. C'est une femme algérienne mariée à un homme qui attend d'elle un enfant et qui est fréquemment traitée à l'hôpital pour anorexie mentale sévère. La dénutrition provoque l'aménorrhée (absence de règles chez une femme en âge d'être menstruée) liée à un état de stérilité :
Quand Fatia a relevé la tête elle a dit mon corps est sec. Mon corps est sec parce que je l'ai voulu comme ça, tu comprends. Mon corps est sec et ne peut lui donner d'enfant, alors il crie, il jette les objets à travers la chambre, il donne des coups de poing dans les portes, il veut un fils, il dit qu'il n'attendra pas plus longtemps, qu'il prendre une autre femme. Mon corps est sec, Laure, parce que je le veux.
Ce personnage m'a touchée, on sent poindre une forme de révolte dans sa maladie, on ressent toute la violence de la relation conjugale dans laquelle elle est engagée. L'essentiel du roman se passe au sein du service nutrition de l'hôpital, il fonctionne comme un microcosme d'une infinie variété : "Dans un service de nutrition, il y a des gros, des maigres, des dénutris, des détraqués du bide, des écorchés de l'intestin, des diabétiques. Des-qui-bouffent-trop, des-qui-vomissent, des-qui-n'arrivent-plus-à-avaler". Dès le départ, Laure joue le jeu : malgré les difficultés qu'elle exprime parfaitement, elle accepte le traitement. On lui pose une sonde nano-gastrique (presque un personnage à part entière) et elle accepte les repas qui lui sont servis chaque jour à heure fixe par "la tortue", surnom donné au chariot. Ce n'est pas le cas de tout le monde : Fatia n'accepte que la nourriture du dehors (gâteaux arabes, couscous...), et d'autres essaient de tricher en jetant leur plateau dans les toilettes ou en cachant de la nourriture.
Laure, elle, bénéficie d'une relation particulière avec le médecin : il est jeune, rassurant, gentil et il semble avoir une longueur d'avance sur la compréhension de sa maladie. "Pour la première fois, quelqu'un venait la chercher là où les autres ne pouvaient pas, n'avaient plus la force". Ce médecin lui a sauvé la vie : "Encore aujourd'hui, malgré ces années passées et ce goût de vivre qu'elle a retrouvé, elle dit ça quand elle en parle : il m'a sauvé la vie". Ce témoignage décrit une sorte de transfert : ce médecin devient une figure maternelle. À plusieurs reprises, elle souhaite se reposer sur son sein ou dans ses mains.
Le docteur Brunel vient voir Laure presque tous les jours. [...] Elle a rendu les armes. Toute entière livrée à cette attente, elle savoure ce lien étrange qu'il a su tisser, entre elle et lui, comme le seul signe tangible de son désir de vivre. Il l'intimide un peu. Elle l'intimide aussi, elle le sait. C'est à cause de cette douleur, de cette douceur, qu'il y a entre eux. Elle a déposé son corps fragile entre ses mains, elle a tout donné de ce qu'il lui restait de conscience, ce petit bout de confiance aussi qu'elle pouvait accorder, emballé dans une boîte d'œufs.
Ces passages tendres se multiplient dans le texte, au fil de sa guérison : "Elle aurait voulu se blottir contre lui, elle aurait voulu pleurer dans ses bras. Elle l'aime d'un amour unique, elle l'aime pour cet éclat de vie qu'il a rattrapé in extremis, elle l'aime pour cette dette qu'elle aura envers lui, longtemps, toujours".
Je ne suis pas du tout familière des protocoles de guérison pour l'anorexie mentale, cependant, il m'a semblé que ce texte avait tout de même une valeur documentaire. En tant que lecteur, on perçoit bien l'évolution progressive du personnage vers la santé. On devine que le personnel soignant n'est pas complètement dupe de ses petits arrangements mais que cela fait partie du processus. Laure décrit aussi les visites de ses amis, ses pensées et les différentes influences de la maladie (par exemple elle aime voir les autres manger, comme si elle se nourrissait pas procuration, elle découpe des aliments dans les journaux et les colle dans un carnet...). Elle détaille aussi ses occupations, essentiellement créatives, qui changent au fil des mois : l'écriture, la lecture, le tricot, les collages, le dessin... Cela produit une impression de journal intime au jour le jour. En tant que lectrice, je suis entrée en empathie avec Laure, j'ai ressenti ses émotions, ses amitiés, ses colères (notamment avec le personnage insupportable de "la bleue", une incarnation parfaite de ce qu'on appelle une "Karen").
Anaïs est repartie comme elle était venue. Un petit courant d'air glacial. Elle était restée quinze jours tout au plus, elle avait pris un kilo ou deux. Elle était majeure elle aussi, ses parents ne pouvaient pas l'obliger à rester. [...] Anaïs lui manque, l'odeur de sa chambre aussi, un parfum qui n'existe nulle part ailleurs, un parfum de sucre, d'enfance.
Sorte de Peter Pan au féminin, on devine une jeune fille qui ne veut pas grandir, dans ses vêtements pastel, taille enfant. Ce portrait est bouleversant. Travaillant avec des adolescents, je vois combien certains d'entre eux peinent à se projeter dans le monde des adultes qu'ils jugent violent et sans pitié : ils préfèrent continuer à se réfugier dans leur cocon d'enfant, quitte à ne jamais en sortir. C'est aussi le cas avec de plus en plus d'adultes qui reviennent à des passes-temps d'enfants (le succès des calendriers de l'Avent pour adultes ou bien des cahiers de vacances estivaux, les pubs Haribo mettant en scène des adultes à la place des enfants, les jeux de construction, la mode des Pokémon et des Lego...). Cet ouvrage m'a beaucoup donné à réfléchir sur ce sujet de société.
Comme souvent avec les troubles du comportement alimentaires (TCA) la maladie est personnifiée. Dans les années 1990-2000, l'anorexie était baptisée "Ana" sur internet alors que la boulimie était personnifiée sous le nom de "Mia". C'était un moyen crypté de parler de la maladie sans éveiller l'attention, mais c'était aussi un moyen de la transformer en personne, en interlocutrice et presque en amie. C'est le cas dans ce témoignage, Laure appelle sa maladie "Lanor" car c'est l'abréviation de "l'anorexie". Cependant, on ne peut s'empêcher d'y entendre aussi "La mort" ainsi que des sonorités proches de son prénom.
Il ne faut surtout pas sortir du sommeil, sinon Lanor reprend le dessus. La nuit, Lanor est plus forte que tout, elle sonde, elle ronge, elle absorbe, elle engloutit tout. Elle bouffe du kilo à gogo. Elle résiste, elle est comme un organe rebelle qu'il faut faire taire. Elle poursuit Laure par des voies détournées, la persuade de sa lamentable inutilité, de sa rechute inévitable. Elle l'empêche de dormir ou envahit ses rêves de viande crue, d'odeurs saturées, de frites suintantes.
Ici, si "Lanor" est une ennemie, c'est parce que Laure est sur la voie de la guérison, proche de sa sortie d'hôpital. L'anorexie mentale semble ainsi très liée avec plusieurs autres atteintes psychiatriques comme la bipolarité ou bien la schizophrénie.
Ce qui m'a touchée le plus dans cet ouvrage, c'est qu'il est profondément humain et plein de poésie : Delphine de Vigan parvient à rendre poétique ce service nutrition, si froid et si désespéré. Dans ce roman, l'hôpital est peuplé d'histoires et de personnages fabuleux (Madame Bauer par exemple !). C'est aussi grâce à des histoires que le docteur Brunel lui sauve la vie :
Mais il parle bas, il commence à raconter une histoire. Il était une fois une petite fille qui lisait toute la journée, perchée dans les arbres. Un jour on l'appelle pour dîner, elle ne veut plus descendre. La nuit tombe, mais elle n'a pas peur. Au loin on entend le tonnerre, au loin des éclairs déchirent un ciel clair. C'est l'histoire d'une petite fille en équilibre sur une branche, qui ne mange plus rien d'autres que des livres. Il invente pour elle, il hésite un peu, dans le choix des mots, parce que les mots pèsent parfois trop lourd.
Je ne cite pas la suite, il faut que vous la lisiez vous-mêmes. Moi, lorsque je l'ai lue, j'étais dans le tramway et j'avoue avoir eu les larmes aux yeux. Car finalement, Delphine de Vigan ne fait-elle pas exactement la même chose avec son roman : raconter des histoires pour (nous) guérir ?
- Rien ne s'oppose à la nuit
- Les Heures souterraines
- Je suis Romane Monnier
- La Faim de Knut Hamsun
- Vol au-dessus d'un nid de coucou de Ken Kesey
- Le Pavillon des enfants fous de Valérie Valère






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